mardi 10 septembre 2013

Luc 17:5-10



Luc 17: 5-10 : Donne-nous plus de foi dimanche 6 octobre 2013


5 Les apôtres dirent au Seigneur : Donne-nous plus de foi. 6 Le Seigneur répondit : Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : « Déracine-toi et plante-toi dans la mer », et il vous obéirait.

7 Qui de vous, s'il a un esclave qui laboure ou fait paître les troupeaux, lui dira, quand il rentre des champs : « Viens tout de suite te mettre à table ! » 8 Ne lui dira-t-il pas au contraire : « Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, jusqu'à ce que j'aie mangé et bu ; après cela, toi aussi, tu pourras manger et boire. » 9 Saura-t-il gré à cet esclave d'avoir fait ce qui lui était ordonné ? 10 De même, vous aussi, quand vous aurez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : « Nous sommes des esclaves inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. »


Il nous a été dit que Dieu écrivit un jour avec son doigt, des préceptes à l’usage du genre humain sur des tables de pierre. Mais les hommes ne s’en montrèrent pas dignes selon Moïse qui se considérait comme arbitre entre Dieu et les hommes. Il les jugea incapables de suivre les préceptes divins et brisa les tables que Dieu avait écrites de sa main. Que pensez-vous qu’il arriva ? Quelles furent les conséquences de ce crime de lèse-majesté divine ?


Au lieu de punir le geste inqualifiable de celui qui venait de détruire son œuvre, Dieu enjoignit Moïse de faire de sa propre main une réplique de ce que Dieu avait produit. L’Écriture a tellement légitimé le geste destructeur de Moïse qu’on a du mal à voir ce qu’il pouvait y avoir de choquant dans son attitude. Le crime du peuple qui avait fait une image de Dieu en forme de veau était-il plus irresponsable que celui  de Moïse qui avait détruit le seul écrit existant de Dieu?


La deuxième édition du texte des lois, faite de la main d’un homme fut déclarée sacrée, elle fut enfermée dans un coffre non moins sacré, lui aussi fait de main d’homme, et le tout fut enfermé dans le lieu très saint du sanctuaire, lui aussi sacré et fait de main d’homme. Les pèlerinages dans ces lieux sacrés étaient censés renforcer l’intensité de la foi. Mais tout cela  a disparu au cours des siècles et il n’en reste rien aujourd’hui. Quant à la pierre, brisée par Moïse sur laquelle Dieu écrivit, il n’en a subsisté pas même un éclat. Tout ce qui avait été déclaré sacré, avait été  œuvre d’homme. La montagne sur laquelle cette histoire est censée avoir eu lieu a été déclarée sacrée à son tour, nul ne sait cependant où elle est vraiment, si bien que Dieu, enfermé dans sa divinité reste depuis toujours inaccessible au sacré.


Rien de ce qui est déclaré sacré ne le touche. C’était sans doute une des raisons pour laquelle La Bible a conservé ce récit au sujet du veau d’or et de la destruction des tables de la Loi pour attester la vanité des tentatives humaines de s’approprier le sacré.  Ces quelques constatations préliminaires semblent n’avoir rien à voir avec la prière des disciples : « Donne-nous plus de foi ! » Nous allons voir qu’il y a sans doute un lien entre les deux car les hommes sont toujours à l’affût  des preuves de l’existence de Dieu et de sa présence dans le monde des humains.  Les lieux sacrés comme nous l’avons vu sont le fruit de leur imaginaire inventés par eux pour stimuler leur foi. 


Après  les lieux sacrés qui selon certains croyants pourraient marquer la trace de Dieu dans l’histoire, il y a ensuite les miracles qui seraient les signes de sa présence parmi eux et attesteraient de la faveur divine de ceux qui en bénéficient.


Mais quelle signification ont-ils vraiment ? A y regarder de plus près on constate que Dieu, qui en est l’auteur se met lui-même en porte à faux quand il en fait, par rapport au rôle qu’il est sensé jouer au milieu des hommes. En faisant des miracles, il se conteste lui-même. En effet, si Dieu est juste, ce que nous croyons, les miracles, eux sont injustes. Ils mettent à part leurs bénéficiaires et les séparent de ceux qui n'en profitent pas. Si un malade est guéri au détriment de ceux qui ne le sont pas, Dieu commet une injustice. Pour être juste, tous ceux qui sont atteints du même mal devraient être guéris. Si c’était le cas, si tous étaient guéris, ce mal n’existerait pas et le problème du miracle et de la guérison n’existerait pas non plus, et on n’y chercherait pas la présence de Dieu.


Jésus était très conscient de ce fait, c’est pourquoi quand il opérait lui-même des miracles, il recommandait le silence. En les faisant, il cherchait à rendre compte de la réalité d’une puissance qui nous dépasse, il voulait montrer la victoire à venir de Dieu sur le mal. En même temps il ne voulait pas que Dieu puisse être perçu comme injuste en privilégiant certains et non les autres. Il ne voulait pas que l’on puisse penser que Dieu créait des catégories de gens méritants au détriment des autres. En opérant des miracles trop visibles il aurait laissé entendre que certains pouvaient avoir plus de foi que d’autres, si bien que la demande des apôtres aurait été légitimée : « Seigneur donne-nous plus de foi. » Nous voilà arrivés à la pointe du texte.


Quand on prête attention un instant à l’histoire des croyants, on réalise que c’est le contraire qui se passe. Ceux dont la foi a été donnée en exemple, ceux que la tradition a classés parmi les saints, n’ont pas bénéficié de miracles et sont morts martyrs. Par contre, ceux qui ont été au bénéfice d’un miracle, n’en ont pas profité sans déclencher des jalousies (Exemple de l’aveugle en Jean 9: 1-41). Il nous faut sans doute réviser notre théologie du miracle. Il nous faut aussi mettre en cause les actions des hommes qui viseraient à prouver la supériorité de la foi de certains sur celle des autres. Il nous faut donc veiller à ne pas confondre foi et religiosité.


Si donc Dieu se cache et si les miracles ne sont pas les bons repères pour marquer sa présence parmi les hommes, quels seraient alors les critères sur lesquels nous pourrions nous appuyer pour parler de foi ? Il n’y en a sans doute pas. Pour enfoncer le clou, Jésus va nous faire une démonstration par l’absurde sur l’impossibilité de quantifier la foi des croyants. Il émet l’hypothèse selon laquelle la foi pourrait-être mesurable. Pour cela il suggère de prendre la plus petite unité de mesure qui soit à notre disposition : le grain de moutarde. A partir de là il déduit que si la foi était quantifiable, le plus humble des croyants pourrait faire des miracles extraordinaires avec le peu de foi dont il dispose. En conséquence, ceux de ses interlocuteurs qui pensent avoir une foi supérieure à celle des autres devraient être inscrits au livre des records en matière de miracle. Jésus ne cherche pourtant pas à nous dire que si nous n’arrivons pas à faire des miracles, c’est que nous n’avons pas la foi, mais il veut montrer qu’il est impossible de la mesurer.


Il n’est donc pas question d’augmenter les doses de foi des fidèles pour avoir une église triomphante et efficace. Il faut s’y prendre autrement. Nous avons compris que la foi ne se démontrait pas, or nous sommes ainsi faits que nous ne croyons qu’à ce qui se démontre, nous ne croyons qu’à la visibilité des faits. Nous voulons voir, nous voulons toucher, faute de preuves nous demeurons incrédules.


Or la foi chrétienne repose sur l’affirmation selon laquelle, l’infini de Dieu peut investir le monde fini des hommes. Nous croyons que la vie peut prendre le pas sur la mort. Nous affirmons que la résurrection est au cœur de notre foi. Cela ne se démontre pas, mais cela se ressent et se vit. Il y a donc des certitudes qui s’établissent en nous sans preuves apparentes.


Peut-on aller plus loin  ? Il semblerait que la foi soit provoquée par une rencontre intérieure. Il nous arrive  d’éprouver des intuitions qui ne viennent pas de nous mais qui nous séduisent. Elles nous viennent d’ailleurs. Nous découvrons qu’il y a un ailleurs au-delà de nous-mêmes qui ne nous appartient pas, mais qui provoque en nous des impressions et des désirs de dépassement que nous adoptons comme nôtres.


Il nous faut cependant  aller plus loin encore. Nous découvrons que ces vérités intérieures que nous qualifions de foi ont été ressenties par d’autres avant nous avec autant d’intensité et parfois plus. Elles nous motivent d’autant plus qu’elles ont laissé des traces qui ont été consignées par écrit par ceux qui les ont ressenties. Ces traces nous les retrouvons dans ce qu’il est convenu d’appeler les Ecritures. Autrement dit la Bible.


Jésus a vécu cela avec une telle intensité que la mort n’ a pas eu aucune  prise sur sa vie et sur ses dire. Nous découvrons avec lui que si Dieu demeure caché dans tout ce qui est sensible, il se livre à nous dans ce que nous ressentons à l’intérieur de nous-mêmes, qui ne nous appartient pas et qui vient d’ailleurs. Il nous entraîne ainsi dans les mystères de l’infini où nous nous trouvons bien. Nous rejoignons dans le secret de notre être ceux qui ont fait les mêmes expériences en particulier Jésus Christ. La vie s’impose alors à nous comme un mystère que nous accueillons dans un joyeux dépassement.

Que faut-il dire de plus, si non qu’il est vain de demander à Dieu de nous augmenter la foi, puisque nous avons la plénitude de Dieu en nous. Ce contact avec Dieu, appuyé sur le témoignage de Jésus devient pour nous le seul critère dont nous avons besoin pour vivre avec exaltation tous les dépassements nécessaires à notre épanouissement


1. psaume 139

lundi 9 septembre 2013

Lc 16:19-31



Luc 16:19-31 Le riche et Lazare dimanche 29 septembre 2013 


Il y avait un homme riche qui s'habillait de pourpre et de linge fin et qui faisait chaque jour de brillants festins. 20 Un pauvre du nom de Lazare gisait couvert d'ulcères au porche de sa demeure. 21 Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c'étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses ulcères.

22« Or le pauvre mourut et fut emporté par les anges au côté d'Abraham ; le riche mourut aussi et fut enterré. 23 Au séjour des morts, comme il était à la torture, il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare à ses côtés. 24 Alors il s'écria : “Abraham, mon père, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre le supplice dans ces flammes.” 25 Abraham lui dit : “Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu ton bonheur durant ta vie, comme Lazare le malheur ; et maintenant il trouve ici la consolation, et toi la souffrance. 26 De plus, entre vous et nous, il a été disposé un grand abîme pour que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous ne le puissent pas et que, de là non plus, on ne traverse pas vers nous.” 27« Le riche dit : “Je te prie alors, père, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père, 28 car j'ai cinq frères. Qu'il les avertisse pour qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture.”

29 Abraham lui dit : “Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent.” 30 L'autre reprit : “Non, Abraham, mon père, mais si quelqu'un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.” 31 Abraham lui dit : “S'ils n'écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu'un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus.” »


Voilà une parabole qui va dans le sens des idées que véhicule la tradition populaire sans y croire vraiment. Et c’est pour cela qu’elle nous gêne car nous avons du mal à y discerner le plan de Dieu. Dieu lui-même est absent dans ces lignes. Nous y rencontrons un riche qui mène joyeuse vie en profitant d’une manière totalement irresponsable de sa grande richesse. Nous n’aurons aucune peine à le fustiger, mais nous ne le ferons pas.

Au centre de ce récit, nous rencontrons le personnage du pauvre Lazare. Le contexte nous le rend sympathique, d’autant plus qu’il porte le nom d’un ami intime de Jésus. Nous faisons vite l’amalgame et nous lui attribuons les faveurs du Seigneur. La scène qui le montre couché à la porte d’une riche demeure, affamé au milieu des chiens rend le riche à nos yeux, coupable d’indifférence, mais nous ne nous appesantirons pas dans cette voie là non plus.

Évidemment, les lieux où se déroulent la suite de l’histoire ne nous laissent pas indifférents et provoquent notre réaction étonnée. L’enfer ici décrit correspond à l’image que l’on s’en fait généralement dans les récits populaires. Il est décrit comme un lieu de tourment dans une chaleur insupportable. On croyait que Jésus avait dépassé cette conception. Apparemment il n’en est rien. Quant au paradis, il est tout à fait conforme à ce que ce même discours populaire laisse entendre, mais on aurait quand même pensé que le Royaume des cieux, annoncé par Jésus correspondrait à une autre réalité et serait différent de ce lieu où il ne se passe rien. La description de Lazare lové dans le sein d’Abraham semble devoir le condamner à l’inaction perpétuelle. C’est là une situation un tant soit peu limitée pour y passer l’éternité.

Il serait facile maintenant de s’en prendre au riche de ce récit et d’étendre notre critique à tous les riches de la terre. Nous avons dit que nous ne le ferons pas car ce serait se laisser aller à la facilité. En effet, bien que le récit soit assez bref, on découvre que malgré son égoïsme et sa vie de plaisir insouciant, cet homme a un bon fond. Il n’est pas dépourvu de sentiments. Arrivé au plus bas de sa déchéance et dans une souffrance extrême, il s’intéresse au sort de ses proches à qui il voudrait bien éviter de faire les mêmes erreurs que lui. Il n’est donc pas dépourvu de valeur morale, mais jusqu’ici, il n’a pas eu l’occasion de l’exercer, semble-t-il.

Le pauvre Lazare, quant à lui ne suscite pas le courant de sympathie que j’évoquais plus haut. Il est apathique à la porte du riche, incapable de repousser les chiens et de revendiquer très fort son droit à ne pas mourir de faim. Il est d’une passivité déprimante. C’est dans cette même situation d’apathie résignée qu’on le retrouve dans le paradis où il se prélasse dans le sein d’Abraham. Il n’exprime aucun sentiment pour ce riche en souffrance qui crie vers lui. C’est Abraham qui intervient alors que lui, Lazare, ne bouge même pas le doigt qu’on lui demande de tremper dans l’eau fraîche. Le riche tend à nous devenir plus sympathique alors que notre tendresse pour Lazare s’effrite.

Nous pourrions nous en tenir là en maudissant la fatalité et en constatant que les choses sont mal faites. Nous avons vu comment en quelques simples images, Jésus réussit à retourner la situation. Le riche devient plus sympathique et le pauvre cesse de l’être. Mais ça ne change rien cependant. Tout semble être dit, car la mort rend les choses irréversibles. Il n’aurait pas fallu grand-chose cependant pour faire évoluer la situation, mais c’est trop tard. Pas de grâce possible ! Un avenir figé par la loi immuable de la compensation des mérites.

Ce phénomène semble être le tronc commun de la plupart des religions, qui veut que les riches perdent tous leurs avantages dans l’autre monde alors que les pauvres y bénéficieraient du salut éternel. Même la justice humaine n’y trouve pas son compte. comme nous venons de le suggérer,


elle reste réservée aux vertus personnelles du pauvre Lazare qui semble n’en avoir aucune. Seul Dieu pourrait changer les choses ! Mais Dieu est absent !

Il n’y a pas trace de Dieu dans ce récit, ni en enfer, ce qui est normal, ni au paradis ce qui est surprenant, ni même dans la vie ordinaire des deux hommes. Dieu est totalement absent de ce récit. Aucun des acteurs ne tient son rôle. Dans les autres paraboles, c’est le Père, ou le roi ou le maître qui font référence à Dieu. Ici, c’est le vide absolu ! C’est le monde désespérant de l’athéisme. C’est parce que Dieu est apparemment absent de ce récit que l’enfer y paraît si cruel et le paradis si fade. Mais nous ne pouvons  en rester là. Il est impensable que Dieu n’ait pas sa place dans ce texte. Il doit certainement se cacher quelque part, mais où?

Telle pourrait bien être la question que Jésus aurait pu poser à ses auditeurs comme  il avait l'habitude de le faire dans ses propos de table. Peut-être l’a-t-il fait d’ailleurs, puisqu’il avait coutume de raconter ses paraboles au cours des repas que lui offraient les riches. Le fait qu’il soit invité par des riches apporte d’ailleurs un certain éclairage à ce texte.

Voilà donc maintenant une devinette à laquelle nous devons essayer de donner une réponse, sans quoi cette histoire serait désespérante. Cette histoire se déroule dans un monde où Dieu est absent, absent de la maison du riche où l’insouciance l’a rendu inutile, tant il est vrai que quand tout va bien, on ne se soucie pas de Dieu. Dieu est également absent des soucis du pauvre qui dans sa détresse n’éprouve même plus la force de crier l’injustice de sa situation devant Dieu puisque les hommes ne la voient pas.

Nous sommes ici dans un monde désespérément divisé où chacun ignore l’autre. Le pauvre est en dehors du jardin du riche et ne fait donc pas partie de son univers. Le pauvre est trop cassé par la maladie et la pauvreté pour espérer un secours quelconque. On se console de cette situation désespérante en imaginant que la mort va inverser les rôles.

Nous sommes arrivés au point fort de ce texte, car c’est là que nous allons découvrir le lieu où Dieu se cache et recevoir enfin la note d’espérance nécessaire.  Ce n’est pas dans la réprobation du riche  dans le monde des morts que se trouve la réponse. Nous ne pourrions  nous en satisfaire.  Alors qu’il est dans la tourmente de l’enfer, le riche lève la tête et voit Lazare. C’est la première fois que Lazare prend  de la consistance et devient une réalité. L’espérance naît alors pour le riche, il espère qu’il va être sauvé. Il croit que maintenant qu’il a vu Lazare tout va changer. Déception ! Cela semble impossible.

Attention cependant, ce n’est qu’une histoire. C’est comme si Jésus avait fait le pari de rendre Dieu absent de son récit et avait laissé au lecteur le soin de l’y introduire. Et voici que le verbe  « voir » fait tout à coup son apparition dans ce texte. Tout peut alors devenir différent, car Dieu devient visible. Dieu se fait présent quand les hommes acceptent de se voir. Contrairement au récit tel qu’il est raconté, l’usage du verbe voir  permet  à l’espérance de pointer son nez. Et avec l’espérance, c’est Dieu qui fait son entrée et rend l’avenir possible. Jésus n’a pas hésité à rendre son récit désespérant pour que chacun prenne en compte la réalité des gens qui l’entourent. Jésus laisse alors entendre que c’est dans le regard de l’autre que l’on découvre celui de Dieu.  Mais dans ce récit, c’est trop tard. Car bien que le riche perçoive la présence de Lazare dans le sein d’Abraham, Dieu continuera à rester invisible, car il n’y a aucune présence possible de Dieu dans le monde de la mort.

Jésus essaye de nous faire comprendre que, l’autre, le prochain quel qu’il soit, c’est celui qui a besoin qu’on le voit pour qu’il puisse vivre.  Mais cela doit se faire dans le monde des vivants et non dans celui des morts. Celui qui voit, ne peut continuer à vivre sans avoir mis en œuvre tout ce qui est nécessaire pour que la situation se retourne vraiment  et que la situation de  mort devienne une situation de vie.

Il est bien évident que dans sa vie inutile, le riche ne cherchait pas Dieu et ne le priait pas. S’il l’avait fait, il aurait vu le pauvre à sa porte et il serait intervenu de manière appropriée. Si aujourd’hui, nous avons l’impression de vivre dans un monde sans Dieu, c’est que les hommes ne savent pas voir, car ils ne prient pas Dieu pour qu’il les aide à voir. Ils construisent des murs de

séparation entre eux et ces murs leur cache le visage de Dieu. C’est le regard que nous portons sur les autres qui nous révèle la présence de Dieu. C’est quand l’homme découvre le visage de son frère que la réalité de Dieu lui est révélée. Le jour où nous saurons regarder, le monde changera et la présence de Dieu deviendra évidente pour tous.


Illustrations:  Le mauvais riche et le pauvre Lazare ou la vie de l'âme après la mort dans l'annuaire orthodoxe de 2010

samedi 7 septembre 2013

Luc 1-13



Luc 16/1-13 La parabole de l'intendant habile 22 septembre 2013



1 Il disait aussi aux disciples : Un homme riche avait un intendant ; celui-ci fut accusé de dilapider ses biens. 2 Il l'appela et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends compte de ton intendance, car tu ne pourras plus être mon intendant. 3 L'intendant se dit : Que vais-je faire, puisque mon maître me retire l'intendance ? Bêcher ? Je n'en aurais pas la force. Mendier ? J'aurais honte. 4 Je sais ce que je vais faire, pour qu'il y ait des gens qui m'accueillent chez eux quand je serai relevé de mon intendance.

5 Alors il fit appeler chacun des débiteurs de son maître ; il dit au premier : Combien dois-tu à mon maître ? 6— Cent baths d'huile, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet, assieds-toi vite, écris : cinquante. 7 Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? — Cent kors de blé, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet et écris : Quatre-vingts. 8 Le maître félicita l'intendant injuste, parce qu'il avait agi en homme avisé. Car les gens de ce monde sont plus avisés dans leurs rapports à leurs semblables que les fils de la lumière.

9 Eh bien, moi, je vous dis : Faites-vous des amis avec le Mammon de l'injustice, pour que, quand il fera défaut, ils vous accueillent dans les demeures éternelles. 10 Celui qui est digne de confiance dans une petite affaire est aussi digne de confiance dans une grande, et celui qui est injuste dans une petite affaire est aussi injuste dans une grande. 11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance avec le Mamon injuste, qui vous confiera le bien véritable ? 12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui appartenait à quelqu'un d'autre, qui vous donnera votre propre bien ? 13 Aucun domestique ne peut être esclave de deux maîtres. En effet, ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez être esclaves de Dieu et de Mamon.

C’est l’argent qui pourrit le monde disent les uns, ou c’est l’argent qui est le nerf de la guerre disent les autres. Ce n’est pas nouveau, cela date depuis toujours, mais une fois que l’on a dit cela, à part quelques exceptions, nous ne pouvons pas nous empêcher d’avoir besoin d’argent et de nous en servir. Nous jugeons la réussite des uns et des autres à l’argent qu’ils gagnent. Ce n’est sans doute pas le seul critère retenu, mais c’est quand même un critère de référence.

L’argent joue un rôle dans nos comportements de société parce qu’il a sa place de partout. Les peuples et les gens ont des comportements différents suivant la manière dont ils en parlent. Les Européens quant à eux sont discrets, voire même secrets sur leurs avoirs financiers, quant aux Américains, ils les étalent. Dans nos églises protestantes de France on utilise des aumônières plutôt discrètes pour récolter les offrandes si bien que personne ne sait ce que son voisin a donné. Cette manière de faire amuse les visiteurs qui ne sont pas habitués à nos méthodes. Ils ont l’habitude pour leur part des paniers ou des plateaux qui rendent visibles les offrandes pour susciter la générosité. Mais passons, quelle que soit la manière de récolter la participation de chacun,  nous solennisons notre action au point d’en faire un acte liturgique, L’offrande recueillie trouve sa place sur la table sainte en compagnie de la Bible.  C’est dire la place que prend l’argent même dans nos communautés.

 Pourtant, depuis l’origine de l’Eglise la tradition veut que l'on considère l’absence d’argent comme une vertu. Paul, pour sa part se faisait un honneur de ne devoir rien à personne. Il était fier de travailler de ses mains pour gagner sa nourriture. Dans les communautés monastiques on fait vœu de pauvreté croyant pieusement imiter Jésus qui apparemment vivait d’aumônes. C’est à cause de cela que l’on a pris l’habitude de considérer qu’il était pauvre et que la pauvreté était une vertu. Cependant, Jésus mangeait chez les riches et se faisait entretenir par les dames de la haute société, dont Suzanne entre autres, femme de l’intendant d’Hérode.

Quoi qu’on en dise, on a apparemment pris l’habitude d’être discrets sur les questions d’argent. Pourtant le texte de ce jour nous laisse entendre un autre son de cloche. Jésus une fois de plus nous surprend. Il semble approuver le comportement sordide d’un homme malhonnête qui entraîne ses semblables à détourner des fonds qui ne leur appartiennent pas.

Quelques remarques de bons sens s’imposent :
- pour inventer une telle histoire, il faut que Jésus ait eu une piètre idée du niveau moral de ses semblables.
- aucun des deux débiteurs de la parabole n’a un sursaut d’honnêteté en entendant les propositions de l’intendant. Ils entrent tous les deux dans la magouille et la tromperie, sans discuter.
- On ne nous signale aucune réaction d’indignation ou de surprise parmi les auditeurs de Jésus, pas même dans les rangs des apôtres, Il semble que nous assistions à un consensus général qui n’est pas à l’honneur de la société de ce temps.

Quoi qu’il en soit Jésus éprouve des réserves quant au comportement des meilleurs parmi ses compatriotes qu’il appelle des «fils de lumière ». Il faut sans doute voir là une remarque que fait Jésus à l’égard des Esséniens, les gens de Qumran. Ils vivaient en confréries à l' écart des autres. Ils faisaient vœu de chasteté et de pauvreté pour aider Dieu, pensaient-ils à hâter la fin des temps. Même à ces gens-là, Jésus semble reprocher d’avoir une mauvaise attitude à l’égard de l’argent alors que notre intendant indélicat trouve grâce à ses yeux.

En effet, ce monsieur dispose des biens de son patron pour se faire des copains. L’argent est devenu dans ses mains un moyen pratique dont la seule utilité est de s’assurer l’amitié de gens qui ne seraient pas enclins à le devenir. Au cas où son patron le traînerait devant les tribunaux, il s’assure ainsi la complicité nécessaire requise par la loi, de deux témoins qui ont intérêt à l’innocenter. Sa démarche à leur égard est donc loin d’être innocente.

Jésus ne donne à l’argent aucune autre valeur que celle d’être un moyen d’échange entre les humains, mais qu’on ne s’y méprenne pas il le qualifie en même temps d’ «injuste. » Pour l’instant, Jésus constate que l’intendant s’en est servi comme d’un moyen mis à sa disposition pour se sortir d’un mauvais pas. Il avait pourtant d’autres choix à sa disposition mais il les récuse : il ne voulait pas manier la bêche parce que ça fatigue, il ne voulait pas avoir recours à la mendicité, parce que c’est dégradant. Alors, il utilise ce qu’il a à sa disposition pour se sortir de cette situation délicate: l’argent des autres.

Que cet argent ne lui appartienne pas n’a aucune importance pour lui, ce n’est qu’un instrument qui pour le moment est à sa disposition pour établir de bonnes relations et se maintenir en vie. On ne voit quand même pas très bien où Jésus veut en venir. Il nous apprend que l’argent est un outil, mais on ne comprend pas comment cet outil, malhonnêtement utilisé par un homme indélicat peut nous servir et nous aider à comprendre les choses. Le procédé manque pour le moins de rigueur morale, mais Jésus n’en a cure et il continue à parler de l’argent, mais cette fois-ci il s’exprime en lui mettant un A majuscule.

Il lui donne un nom, que les traductions n’ont pas toujours respecté. Il l’appelle Mammon, «ce sur quoi on peut compter » C’est là où est le nœud du problème. Nous, à la différence de l’intendant mal honnête, nous lui accordons une valeur intrinsèque, nous considérons que celui qui en possède a du pouvoir, et se trouve élevé au rang de maître. C’est sa possession croyons-nous qui donne le pouvoir aux uns et son absence qui rend les autres dépendants et qui en fait des esclaves.

Nos sociétés l’ont divinisé en lui accordant un pouvoir qui supplante même celui que l’on accorde à Dieu. Contrairement à Dieu il ne sert pas à unir les gens, mais à les diviser, il crée des ruptures entre les hommes alors qu’il devrait les unir. Le monsieur malhonnête de notre histoire l’utilise, lui, pour créer un lien qui unit des gens entre eux. Il sait bien qu’il est perdu et il ne peut s’en sortir sans se faire des amis, c’est pourquoi il détourne de l’argent pour en faire profiter les autres. Il aurait pu l’utiliser autrement, mais non, il trouve plus profitable de l’utiliser pour établir des relations d’amitiés, amitiés douteuses, il va s’en dire, mais amitiés quand même avec des hommes. Il n’est plus alors dépendant de l’argent mais de l’amitié des autres. Il redonne ainsi, sans le savoir sa vraie valeur à l’argent. Il devient un instrument qui fait vivre en réunissant les hommes entre eux.

L’argent est ici un instrument de vie pour lui et pour ses complices. Quant à nous, les gens honnêtes, nous en avons fait une idole que Jésus qualifie d’ « injuste », c’est à dire de suspecte. Il est dangereux de le manipuler sans précaution et de l’utiliser sans tenir compte de sa vraie fonction. C’est pourquoi il faut le manipuler avec sagesse. Sa vraie fonction, selon Jésus est la même que celle de tous les instruments, il doit servir à établir des liens d’amitié entre les humains. Si nous ne l’utilisons pas dans ce sens, c’est lui qui prendra le pouvoir sur nous. Il deviendra une contre divinité qui nous opposera aux autres au lieu de nous rapprocher d’eux, c’est en cela qu’il est mauvais. C’est pourquoi, Jésus en le traitant de Mammon, dit qu’il est injuste.

Malgré l’usage malhonnête qu’en fait l’intendant de la parabole il procède quand même d’une démarche plus saine, quoi qu’on en dise, que celle qu’utilisent les gens « honnêtes », même si la morale n’y trouve pas son compte. S’il ne nous appartient pas de donner des leçons de morale aux autres, il nous appartient, dans la mesure du possible de nous approprier la joyeuse démarche de Jésus par rapport à l’argent. Il a su vivre dans l’abondance, quand son entourage le lui permettait et il n’en a rien gardé. L’abondance, nous l’avons ! Comment allons-nous la gérer pour que nous n’en soyons pas dépendants et que les autres en profitent ? C’est hélas une des questions, si non la question posée par la crise ouverte depuis quelques mois.





Illustrations  Van Reymerselwael 1490-1577 L'usurier et sa femme - Munich