jeudi 14 août 2014

Matthieu 20:1-16 : les ouvriers de la dernière heure - dimanche 21 septembre 2014



Les ouvriers de la dernière heure


1 Voici en effet à quoi le règne des cieux est semblable : un maître de maison qui était sorti de bon matin embaucher des ouvriers pour sa vigne. 2 Il se mit d'accord avec les ouvriers pour un denier par jour et les envoya dans sa vigne. 3 Il sortit vers la troisième heure, en vit d'autres qui étaient sur la place sans rien faire 4 et leur dit : « Allez dans la vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste. » 5 Ils y allèrent.

Il sortit encore vers la sixième, puis vers la neuvième heure, et il fit de même. 6 Vers la onzième heure il sortit encore, en trouva d'autres qui se tenaient là et leur dit : « Pourquoi êtes-vous restés ici toute la journée sans rien faire ? » 7 Ils lui répondirent : « C'est que personne ne nous a embauchés. — Allez dans la vigne, vous aussi », leur dit-il.

8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : « Appelle les ouvriers et paie-leur leur salaire, en allant des derniers aux premiers. » 9 Ceux de la onzième heure vinrent et reçurent chacun un denier. 10 Les premiers vinrent ensuite, pensant recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun un denier. 11 En le recevant, ils se mirent à maugréer contre le maître de maison 12 et dirent : « Ces derniers venus n'ont fait qu'une heure, et tu les traites à l'égal de nous, qui avons supporté le poids du jour et la chaleur ! »

 Il répondit à l'un d'eux : « Mon ami, je ne te fais pas de tort ; ne t'es-tu pas mis d'accord avec moi pour un denier ? » 14 Prends ce qui est à toi et va-t'en. Je veux donner à celui qui est le dernier autant qu'à toi. 15 Ne m'est-il pas permis de faire de mes biens ce que je veux ? Ou bien verrais-tu d'un mauvais œil que je sois bon ? » 16 C'est ainsi que les derniers seront premiers et les premiers derniers. 

On  pourrait faire une boutade de mauvais goût en disant que Jésus préconise la formule selon laquelle dans le Royaume qu’il veut instaurer, le but à atteindre est de « travailler moins pour gagner plus » ! En fait, ce n’est pas cela que Jésus essaye de faire comprendre, mais c’est pourtant ainsi que ceux qui ont travaillé toute la journée sous le soleil comprendront l’attitude de Jésus vis à vis des ouvriers qui n’ont travaillé qu’une heure. Avec un tel patron, tous viendront le lendemain, et en fin d’après midi pour ne travailler qu'une  heure dans l’espoir de gagner le salaire d’une journée. Évidemment avec une telle méthode l’entreprise ira droit à sa perte.

Mais trêve de plaisanteries, revenons au texte. Seule une petite partie des ouvriers de la parabole ont reçu le salaire qui correspondait vraiment à une journée complète de travail. Ceux qui ont travaillé le plus sont ceux qui ont été embauchés les premiers, ce sont sans aucun doute les plus grands physiquement, les plus forts, les plus qualifiés, les plus compétents, ceux qui sont en meilleure santé. Dans les heures qui suivent, ce sont ceux qui ont de moins en moins de capacité qu’on a du embaucher au fil des heures.

Dans la logique de ce récit se sont les ouvriers les moins compétents, qui ont le moins travaillé qui ont gagné le plus en fonction de leur travail. Mais nous l’avons compris, ils n’ont pas été payés en fonction de leur travail mais de leurs besoins. En effet, le salaire versé dans cette histoire est celui qui correspond à la somme nécessaire pour nourrir une famille pendant une journée.

Une  telle conception provoque en nous, consciemment ou pas, le sentiment d’une injustice profonde, à savoir que le travail doit servir à nourrir la famille. Si le travail est insuffisant c'est la famille qui en pâtit. C'est inadmissible, mais ce n'est que "justice", sans quoi la société deviendrait ingérable. Pourtant on conçoit aisément que les enfants du travailleur qui n’aurait travaillé qu’une heure et aurait été  payé pour une heure de travail auraient été  privé de nourriture à cause de  la faiblesse de leur Père. Seule une  société idéale constituée de gens sans aucun esprit de rivalité peut imaginer un autre principe, celui que Jésus préconise

Mais  le sort réservé à ceux qui ont le plus travaillé nous parait aussi vraiment injuste. Dieu serait-il injuste? La justice divine serait-elle en contradiction avec la justice humaine? Nous allons essayer d’y répondre. Pour le moment contentons-nous de constater que si cette situation nous parait injuste ici bas, sur terre, Jésus la propose pour nous dire qu’elle se rapproche au mieux de la justice qui serait de règle dans le Royaume. Ce qui paraît inapplicable ici bas, dans ce monde-ci, le sera plus tard, dans le monde futur. En attendant d’y être, il nous faudra réfléchir sur la conception du travail telle que l’Écriture nous la propose.Nous nous demanderons aussi si le Royaume proposé par Jésus est une réalité pour demain ou une proposition d'utopie pour aujourd'hui?

Il nous faut d’abord tenir compte du fait que la Bible a été écrite sur une durée de mille ans d’histoire. En un millénaire d’histoire le peuple d'Israël est passé de l’état nomade, qui est perçu par les prophètes comme une période idéale, à un état sédentaire géré d’une manière féodale qui prendra diverses formes. C’était encore le cas à l’époque de Jésus où l’économie était aux mains des grands propriétaires qui possédaient la quasi-totalité de tout et qui  Iavaient à leur service des journaliers, c’est le cas de notre histoire.

A cela il faut encore ajouter une minorité de petits artisans, de petits commerçants et de pécheurs qui formaient un groupe plus aisé. Nous sommes très loin d’une société comparable à la nôtre. Pourtant, c’est pour l’édification spirituelle de ce peuple, vivant dans une profonde injustice sociale que Jésus a donné son Évangile.

L’Écriture présente l’homme comme l’être le plus achevé de la Création. Il est destiné à y travailler pour faire progresser la nature afin qu’elle soit belle et qu’elle révèle la gloire de Dieu. Elle est aussi destinée à nourrir les hommes qui l’entretiennent. Dieu nous est-il dit « mit l’homme dans le jardin des origines pour qu’il l’entretienne et qu’il y travaille ». Le travail est donc lié à la mise en valeur de la création dont l’homme tirera sa subsistance, sa nourriture sera le produit de son travail et de la grâce de Dieu.

Ce travail de l’homme n’est pas limité dans la durée, ni à une période quelconque de la vie de l’homme. Pas question de vacances ou de retraite, qui l’une et l’autre pourraient être considérées comme une période de travail d’une autre manière. Le travail est lié à la vocation de l’homme devant Dieu. Il est semble-t-il, contre nature de priver l’homme de travail. Il est donc contraire à l’esprit de la création de contraindre l’homme à ne pas travailler. De même qu’il sera contraire à l’ordre de la création de contraindre l’homme à travailler dans un but qui n’est pas celui d’entretenir la création mais d’entretenir les privilèges d’une minorité.

Il est donc contraire à l’ordre de la création de contraindre l’homme à ne pas travailler puisque sa vie matérielle et sa subsistance en dépendent et que c’est ainsi que Dieu semble avoir prévu l’ordre des choses dans l’esprit de la création. Cette situation apparemment idyllique dans le jardin d’Éden n’a jamais existé. Elle est proposée comme un idéal à atteindre mais reste quand même irréalisable.

Après que l’homme et la femme se soient émancipés de la tutelle paternelle de Dieu et qu’ils aient été contraints  de quitter le jardin d’Éden, ils découvriront que le travail existe toujours, mais qu’il devient pénible et contraignant. La vocation de l’homme à travailler reste la règle. Le travail subsiste comme vocation du couple humain mais les textes insistent alors sur sa pénibilité. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Telle sera désormais la règle. Ce sont la peine et la fatigue qui sont perçues comme une malédiction et non pas le travail. C’est la peine et la fatigue qui sont aliénantes, mais pas le travail qui lui, reste lié à la fonction première de l’homme.

Ainsi la parabole, loin d’instaurer une injustice nous rappelle que le droit à la vie est lié au travail. Ainsi ce bref sondage dans les textes connus de l’Écriture nous a rappelé que le travail est constitutif de la vocation de l’homme devant Dieu et de sa dignité. Celui qui ne peut pas travailler ne peut accomplir sa vocation d’homme. Celui qui disait que le chômage devait être déclaré hors la loi n’avait pas tort. En faisant cela, sans s’en rendre compte il retrouvait les fondements de la théologie biblique sur l’homme.

Mais en disant cela on se rend bien compte que sont aussi mises en cause toutes les aides allouées aux personnes qui ne travaillent pas, car le travail doit prendre le pas sur la charité. Les choses ne sont pas prévues par Dieu pour être autrement. Il ne semble pas bibliquement convenable que l’on puisse organiser une société où des catégories d’individus seraient prévues comme étant dispensées de travail ou interdites de travail, car le travail est lié à la vie. Mais tout cela  cache une injustice.

Cette injustice est liée à l’interrogation finale sur laquelle s’achève la parabole : « ou vois-tu de mauvais œil que je sois bon ?» L’action du maître est perçue comme une injustice parce qu’il est « bon ». La bonté ne consiste pas à exercer la charité ni à être altruiste. C’est beaucoup plus profond que cela, c’est l’art de rétablir les hommes dans leur dignité de créature de Dieu. Ce qui est « bon », c’est donc ce qui est conforme à la volonté de Dieu.

Ce qui est vrai pour le travail est vrai aussi pour toutes les situations où l’homme perd sa dignité. Celui que les vicissitudes de la vie a privé de toit, celui qui est frustré, de quelle que manière que ce soit, même s’il est responsable de son mauvais sort, celui qui est  en prison, tous ceux qui sont privés de leur dignité ont donc priorité dans tout ce que nous entreprenons pour les aider à répondre  à leur vocation d’homme.

Les illustrations sont de Jacobsz Lambert  Pays Bas

lundi 4 août 2014

Matthieu 18:23-35 la justice de Dieu dimanche 14 septembre 2014



Matthieu 18 :23-35 La parabole de l'esclave impitoyable: 23 C'est pourquoi il en va du règne des cieux comme d'un roi qui voulait faire rendre compte à ses esclaves. 24 Quand il commença à le faire, on lui en amena un qui devait dix mille talents. 25 Comme il n'avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu'on le vende, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait, afin de payer sa dette. 26 L'esclave tomba à ses pieds et se prosterna devant lui en disant : « Prends patience envers moi, et je te paierai tout ! » 27 Emu, le maître de cet esclave le laissa aller et lui remit la dette.

28 En sortant, cet esclave trouva un de ses compagnons d'esclavage qui lui devait cent deniers. Il le saisit et se mit à le serrer à la gorge en disant : « Paie ce que tu dois ! » 29 Son compagnon, tombé à ses pieds, le suppliait : « Prends patience envers moi, et je te paierai ! » 30 Mais lui ne voulait pas ; il alla le faire jeter en prison, jusqu'à ce qu'il ait payé ce qu'il devait. 31En voyant ce qui arrivait, ses compagnons furent profondément attristés ; ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s'était passé.
32 Alors le maître le fit appeler et lui dit : « Mauvais esclave, je t'avais remis toute ta dette, parce que tu m'en avais supplié ; 33 ne devais-tu pas avoir compassion de ton compagnon comme j'ai eu compassion de toi ? » 34 Et son maître, en colère, le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait payé tout ce qu'il devait. 35 C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur. 

Il nous arrive parfois de vivre dans un mode tellement injuste que nous avons l’impression que Dieu l’a oublié, ou pire même qu’il participe aux injustices dont nous sommes victimes. Cette parabole nous en donne une image réaliste. Il y est question d’un roi bienveillant qui pourrait bien être Dieu, cependant son comportement à la fin du récit  nous met singulièrement mal à l’aise.

Ce roi est bon, mais il est versatile.   Par contre, il intervient dans le cours d’une affaire qui ne le concerne pas directement et dans laquelle il n’est apparemment pas lésé, même s’il est conscient du fait  que le comportement de celui à qui il a fait du bien est décevant. En colère, il  ne donne  à personne aucune chance  de s'en sortir ni à celui dont le  comportement est  moralement contestable ni à celui qui en est victime. Il utilise son pouvoir pour imposer sa propre morale au détriment de l’élan de bonté qu'il a manifesté au début.

Ce qui nous dérange aussi, c’est le décalage qu’il y a entre les deux  dettes. La somme d’argent que le premier doit à son maître est 16 millions de fois supérieure à la somme qui est due par le deuxième personnage (1). On a l’impression de se trouver dans le même rapport de force que le modeste citoyen que nous sommes quand il  n'arrive pas à  payer ses impôts  en comparaison à la dette de l'état. Contrairement à ce qui se passe, les responsables de la dette de l’état ne sont pas inquiétés alors que le simple citoyen est durement sanctionné quand il ne paye pas. Dans cette histoire, le responsable de la grosse dette est sanctionné, à notre grande satisfaction, non pas à cause du non-paiement de la dette, mais à cause de son mauvais comportement.

Bien évidemment nous nous sentons très proches du  personnage qui doit une très faible somme par rapport à la somme demandée pour l’autre débiteur. On espère que le roi de la parabole va rétablir la situation et faire pencher le fléau de la balance de la justice en sa faveur Mais il n’en est rien, ni dans la parabole, ni dans la réalité.

Le roi fait preuve d’une immense bonté et nous sommes invités à nous reconnaître dans ce débiteur gracié. Notre péché correspond à cette énorme dette qui serait passible des feux de l’enfer, si Dieu ne nous faisait grâce. Pécheurs sans excuse nous mériterions la mort éternelle si Dieu n’intervenait pas dans le cours des choses par un décret qui n’est explicable que par sa seule bonté.

Cependant le roi revient sur son acte généreux quand il constate le mauvais comportement de son débiteur, et ce faisant, il procède d’une justice qui nous satisfait. Mais s’il juge sévèrement celui qui ne mérite pas sa grâce, il n’intervient pas dans l’histoire du pauvre bougre victime du créancier sans scrupule. Pourquoi le roi suspend-il ici les effets de sa justice  et ne manifeste-t-il pas les effets de sa grâce?

Où nous entraîne donc cette histoire ? Comment la comprendre et qu’est-ce qu’elle veut dire ? Ne nous décrit-elle pas une situation insupportable dans laquelle les plus modestes sont enfermés dans une réalité inextricable d’où personne ne les secourt, pas même Dieu ? Bien que la perversité du puissant indélicat soit sanctionnée, le plus modeste reste soumis à sa dépendance, sans que rien ne vienne modifier le cours d’une telle fatalité.

En fait l’image du roi de la parabole correspond à une image de Dieu qui serait conforme à celle nous imaginons : un Dieu bon et juste qui interviendrait dans le cours de l’histoire du monde pour  corriger des dérives dangereuses. Grâce à son intervention, les projets pervers échoueraient et le monde deviendrait acceptable. Dieu laisserait cependant aux hommes la responsabilité  de gérer au mieux les affaires ordinaires. C’est pour cela que le roi n’interviendrait pas sur le sort du petit débiteur. Dieu veillerait au grain seulement en cas de dépassement des limites tolérables.

C’est bien dans ce sens que va notre foi. Nous pensons que Dieu n’intervient qu’en cas de nécessité urgente, quand les hommes n’y peuvent plus rien. C’est parce que nous voyons les choses ainsi que nous formulons nos prières d’intercession comme nous le faisons. Nous demandons à Dieu d’intervenir là où nous ne pouvons plus rien. Mais ce n’est pas cette image que Jésus a voulu nous donner de Dieu, c’est pourquoi il nous a proposé  cette parabole.

En fait si le roi est bien à l'image du Dieu de miséricorde que nous voyons dans  la première partie de la parabole,  il cesse de l'être quand il devient conforme à la justice telle que nous la souhaitons. Nous sommes heureux qu’il sanctionne son riche débiteur comme il le fait, mais nous voudrions aussi qu’il prenne en charge le modeste débiteur que personne n’a secouru. Mais ce n’est pas à lui de le faire. Il ne nous faut pas renvoyer sur Dieu les responsabilités qui sont les nôtres.

C'est ce qui se passe dans le monde où nous vivons quand nous  refusons de mettre en pratique les effets de la bonté de Dieu dans notre vie quotidienne. Le dernier personnage de la parabole n'est donc pas victime de la colère de Dieu, mais du refus que nous avons de sa trop grande bonté.

Nous devons considérer que Dieu fait de nous des êtres responsables, qui sont sensés intervenir dans l'histoire des hommes  comme il est sensé le faire ici dans la première partie de la parabole en appliquant une justice conforme à la sienne et en parfait décalage avec la conception habituelle de la justice humaine.

Autrement dit le Dieu auquel Jésus rend témoignage est un Dieu  dont les effets de la bonté outrepassent toute notion de bonté que nous pourrions imaginer. Là s’arrête le portrait de Dieu selon Jésus. Ensuite le roi devient conforme à notre  conception de la bonté et de la justice. Il juge et condamne.  A la fin de la parabole nous sommes interpelés  et invités à nous comporter comme Dieu dans les  situations qui nous sont offertes et qui sont très modestes par rapport à ce que Dieu est capable de faire. La pointe de la parabole,  c’est que nous aimerions que Dieu fasse ce que nous sommes sensés faire, mais Dieu n’est pas de cet avis.


L’Esprit de Dieu agit en nous comme le feraient les phares qui guident les bateaux vers le port. Le pilote peut suivre les indications qu’ils lui donnent. Il peut aussi manœuvrer autrement si bon lui semble. Le résultat de sa manœuvre est placé sous sa responsabilité, mais, Dieu ne laisse agir personne sans lui faire entendre la voix de sa sagesse.

(1) J’ai fait approximativement le calcul


Matthieu 18:15-20 le pardon dimanche 10 septembre 2010 rediffusion de 7 septembre 2014



Matthieu 18 :15-20/  21-22




 15 Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le seul à seul. S'il t'écoute, tu as gagné ton frère. 16 Mais, s'il ne t'écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute affaire se règle sur la parole de deux ou trois témoins. 17 S'il refuse de les écouter, dis-le à l'Eglise ; et s'il refuse aussi d'écouter l'Eglise, qu'il soit pour toi comme un non-Juif et un collecteur des taxes. 18 Amen, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. La prière en commun


19 Amen, je vous dis encore que si deux d'entre vous s'accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur sera donné par mon Père qui est dans les cieux. 20 Car là où deux ou trois sont rassemblés pour mon nom, je suis au milieu d'eux.

21 Alors Pierre vint lui demander : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi ? Jusqu'à sept fois ? 22 Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois.

Il aurait été surprenant que Jésus donnât une réponse chiffrée à la demande de Pierre sur le nombre de fois qu’il devrait pardonner à son frère. Le nombre de sept fois, suggéré par Pierre devait déjà lui paraître anormalement élevé. Quoi qu’il en soit, le problème du pardon reste récurent, et doit habiter la conscience de beaucoup de monde. En suggérant de pardonner jusqu’à sept fois, Pierre se donne le beau rôle, puisqu’il s’est situé d’emblée dans le camp de l’offensé. C’est lui qui s’est placé dans la position de celui qui pardonne, il ne s’est pas mis dans la situation de celui qui demande le pardon, pourtant le problème se pose dans les deux sens. Pour autant qu’on le sache, c’est Pierre qui devra surtout être pardonné par Jésus pour pouvoir se mettre à sa suite. 

Tout le cours de notre vie est jalonné par des demandes de pardon refusées et des demandes de pardon non formulées. Il y a des blessures tellement profondes qu’une simple parole de regret n’arrive pas à apaiser  à moins que l’offensé obtienne un châtiment à la hauteur de l’offense car  seul un châtiment peut assouvir la peine, mais est-ce un pardon qui se produira, ce sera plutôt une  vengeance ?  Il y a des meurtrissures qui résistent au pardon. ,Il y a des pardons donnés du bout des lèvres qui n’en sont pas. Il y a aussi tous ces pardons que nous nous refusons à nous-mêmes, car le souvenir du tort fait à autrui est tellement secret ou tellement lourd que nous nous refusons à l’évoquer tant nous nous sentons coupables de fautes impardonnables, à tel point qu’on n’ose même pas le confier à Dieu. 
 
Dieu en effet joue un rôle important dans notre relation aux autres. Une mauvaise relation avec les autres entraîne de facto une mauvaise relation avec Dieu. On peut alors se demander si la défection religieuse qui frappe en ce moment  l’occident et qui entraîne la désertion de nos églises n’est pas liée à un problème de mauvaises relations entre les hommes. Cet état de fait aurait pour origine des pardons ignorés ou refusés et des pardons bafoués ou extorqués. 

Jésus a centré tout son évangile autour du thème du pardon, c’est pourquoi, après lui, par fidélité à son message, les hommes ont élaboré des systèmes religieux centrés sur le pardon. Ils considèrent que pour vivre en harmonie avec Dieu les hommes doivent sans cesse chercher à recevoir son pardon. Pour certains, ce pardon ne peut s’obtenir qu’en menant une vie exemplaire consacrée au service des autres. C’est la vision catholique de la chose. Pour d’autres, à l’inverse, s’appuyant sur la bonté de Dieu, ils prétendent que Dieu leur fait grâce sans qu’ils ne méritent aucunement son pardon. Les œuvres généreuses qu’ils font pour le mieux être des autres seraient alors perçues par eux comme les effets du pardon en eux. C’est la vision protestante. 

Mais quelque soit la vision, ce pessimisme qui ferait de l’être humain un éternel coupable à l’égard des hommes ou à l’égard de Dieu est assez mal accepté par nos contemporains. Ils ont du mal à se sentir liés à Dieu par un sentiment de culpabilité qui appellerait le pardon afin de se sentir en harmonie avec lui. Ce sentiment de culpabilité serait si pesant que beaucoup d’hommes se détourneraient de Dieu. 

Peut-on voir les choses autrement ? C’est difficile car, un simple regard sur le monde nous suffit pour constater que les choses vont mal et qu’une partie du monde bénéficie des bienfaits de la planète sans les mériter tandis qu’une autre partie souffre de ne même pas être capable de survivre. Pourtant, aucune des deux parties ne se sent ni coupable ni responsable de son sort, qu’il soit bon ou mauvais. Beaucoup pensent que c’est le hasard qui a voulu que les choses soient ainsi. Si les mieux nantis proposent d’améliorer les choses en puisant dans leur trop plein de réserves pour secourir les mal lotis, ils pensent alors que c’est le fait de leur générosité naturelle et que Dieu n’y joue pas grand rôle.

C’est à cause de ce constat qui apparaît comme une évidence aux yeux de nos contemporains qu’il est peut être nécessaire de mettre les choses au point et de les regarder sous un autre angle. En effet, nous savons qu’il nous arrive de commettre des erreurs. Or les erreurs que nous commettons ne nous laissent rarement indifférents, elles nous font même souffrir. Quand nous avons fait du tort à quelqu’un, nous en éprouvons non seulement du regret, mais aussi de la souffrance. C’est comme si la blessure commise aux autres rejaillissait sur nous pour que nous ne l’oublions pas. 
 
N’est-il pas curieux de constater, jusqu’à preuve du contraire que les animaux, dans des situations identiques n’en éprouvent pas les mêmes effets. Quand deux mâles de la même espèce se battent, et s’entretuent parfois, pour obtenir la suprématie sur la harde ou sur le troupeau, ils n’éprouvent aucun sentiment de regret même si pour évincer leur rival ils doivent l’encorner au risque de le tuer. L’observateur humain que nous sommes prétend qu’ils agissent selon les lois de l’espèce ou selon les lois de la nature. Pourquoi cela ne marche-t-il pas chez les humains ? 

Tout se passe comme s’il y avait en nous, depuis toujours, un sentiment d’altérité en fonction duquel on éprouverait de la souffrance quand on porte atteinte à l’autre et qu’on ressentirait comme un besoin de remédier à sa souffrance, en fonction d’un autre sentiment qu’on pourrait appeler l’amour. 
Chose curieuse, c’est ce sentiment que Jésus utilise pour définir Dieu. « Dieu est amour » dit-il dans l’Evangile de Jean. Bien sûr, certains humains sont très peu sensibles au sort des autres, ils ne souffrent pas forcément du tort qu’ils leur font. Les campagnes électorales semblent rendre les choses évidentes. L’histoire et la littérature fourmillent d’exemple attestant de l’insensibilité de beaucoup d’individus. Dirai-je que ceux qui se comportent de la sorte se rapprochent de l’animalité ? Je dirai plutôt qu’ils se séparent de Dieu qui nous a doté d’une sensibilité semblable à la sienne et qui trouve son paroxysme dans le sentiment d’’amour. 

Il semble donc qu’il y ait en nous, comme un sentiment régulateur qui permettrait aux hommes de vivre en harmonie les uns envers les autres. Il serait même capable de rétablir cette harmonie quand elle est rompue. Il me plait d’y voir la marque du divin en nous. Ce sentiment pourrait bien activer chez les hommes la notion  du pardon. Il nécessite que l’on s’approche des autres dans une attitude d’humilité et de compassion. Un tel comportement permet à la société des hommes d’aller mieux. 

Le Judaïsme dont les Chrétiens sont les héritiers l’a particulièrement bien compris puisqu’il en a fait la clé de voûte de la plus grande de ses célébrations qui ouvre la nouvelle année qui commence par le Grand Pardon qui permettrait à Dieu d’effacer toutes les erreurs commises dans l’année écoulée et d’ouvrir pour l’humanité une nouvelle année libérée du poids et de la souffrance des fautes passées. La plupart des églises chrétiennes quant à elles, ouvrent leur culte par la célébration liturgique de la confession des péchés et l’annonce du pardon de Dieu. Elles montrent par là qu’il ne peut y avoir de culte rendu à Dieu, si le pardon n’y prend pas une place essentielle.

Ainsi, nous l’avons bien compris, le pardon est bien un don de Dieu qui rend la vie possible dans le monde des humains. Ceux qui s’en écartent se laissent prendre par le tourbillon de la haine et de la mort et se séparent de Dieu. Ceux qui s’en rapprochent par contre, se trouvent en harmonie avec Jésus et sont invités à construire le Royaume de Dieu à la préparation duquel, il a consacré toute sa vie et dont il nous demande de poursuivre la construction. Les deux instruments de cette entreprise sont l’amour et le pardon. C’est alors que les chiffres nécessaires à quantifier le pardon changent, ils passent de sept à septante sept fois sept fois, c’est à dire à un nombre infini


Illustrations de Pierre-Jean  Braecke et de E. Dubois.