jeudi 27 avril 2017

Actes 6 : 1-7 Le premier ministère reconnu est celui du service. dimanche 14 mai 2017



Actes 6 :1-7

1En ces jours-là, comme les disciples se multipliaient, les gens de langue grecque se mirent à maugréer contre les gens de langue hébraïque, parce que leurs veuves étaient négligées dans le service quotidien.
2Les Douze convoquèrent alors la multitude des disciples et dirent : Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables.
3Choisissez plutôt parmi vous, frères, sept hommes de qui l'on rende un bon témoignage, remplis d'Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de cela.
4Quant à nous, nous nous consacrerons assidûment à la prière et au service de la Parole.
5Ce discours plut à toute la multitude. Ils choisirent Étienne, homme plein de foi et d'Esprit saint, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, prosélyte d'Antioche.
6Ils les présentèrent aux apôtres, qui, après avoir prié, leur imposèrent les mains.
7La parole de Dieu se répandait, le nombre des disciples se multipliait rapidement à Jérusalem, et une grande foule de prêtres obéissait à la foi.


L’institution d’un collège de chrétiens destinés au service des plus déshérités remonte aux origines  de l’Église.  C’est ce que Luc, l’auteur du livre des Actes a retenu quand il publia son  récit 30 ans après l’événement relaté ici. C’est même une des toutes premières initiatives prises à ce moment là, comme si le bien être des plus démunis faisait partie d’un des enseignements essentiels qu’ils avaient retenus de l’enseignement de leur maître. Luc en a fait état pour aider les premières communautés chrétiennes qui cherchaient à s’organiser dans tous le bassin méditerranéen et qui se servait des écrits de Marc, Matthieu et Luc pour s’édifier en communautés de foi.

Luc écrivait  dans un but didactique, mais il était assez perspicace pour déceler que les choses ne s’étaient pas passées aussi heureusement qu’il le raconte. Son but était d’édifier l’Église et non pas de polémiquer. A le lire avec un peu d’attention on remarquera que, même placée sous  les effets de la descente de l’esprit à Pentecôte, des tensions subsistaient entre  les membres de l’Église naissante, et pas forcément, là où on croyait les discerner.  Qu’on me pardonne si je mets  en cause l’harmonie que l’on croyait exister entre ses membres de  la première église. Bien évidemment ces dysfonctionnements avaient des causes qui rejoignaient sans doute les mêmes dysfonctionnements que l’on note encore aujourd’hui dans  nos églises.

Il y avait parmi les membres de la première église des gens qui subissaient une discrimination à cause de leur origine païenne et bien évidemment on les distinguait grâce   à la langue grecque qu’ils parlaient, alors que les apôtres et les gens d’origine juive parlaient  l’hébreu. Cette discrimination  avait lieu a l’égard des femmes de ce groupe en particulier qui n’avaient pas la protection d’un mari. Il y avait donc deux  groupes dans l’Église qui se distinguaient les uns par rapport aux autres à cause de leur langue et de leur origine ethnique. 

On peut imaginer que les pauvres d’origine juive, donc  officiellement de religion juive, pouvaient trouver des subsides  en se réclamant de la générosité que le Temple devait octroyer à ses pauvres. Cela relevait même d’un commandement. Les grecs, n’étant pas d’origine juive ne pouvaient réclamer le même droit. On ne sait pas d’ailleurs comment ces pauvres de langue grecque avaient rejoint l’église en grand nombre, car s’ils étaient des pèlerins convertis, ils devaient avoir de l’argent avec eux. Peut-être  qu'après Pentecôte, s'étaient-ils joints à l’Église  et  que leurs revenus s' étaient épuisés. Mais là n’est pas le problème pour l’instant. En tout cas ils ne trouvaient pas leur compte auprès de la communauté.

Cette situation insupportable va trouver un remède qui apparemment va satisfaire tout le monde, mais qui, sous couvert d’une « apparente justice » va sans doute couvrir une  « profonde injustice ». En fait le problème de la langue et du manque de ressources parait secondaire. Il semblerait que la plupart des membres de cette fraction de langue grecque étaient issus de la diaspora juive  et étaient vraisemblablement bilingues, comme Paul  à qui Luc consacrera la plus grande partie de son livre. Par contre, ceux qui sont appelés ici, les Hébreux, dont faisaient partie les apôtres, et notamment Pierre étaient uniquement de langue juive. Y avait-il déjà, chez les gens de langue grecque une tendance à s’imposer du fait de leur bilinguisme et de leur grande culture? La suite nous montrera que c’était peut être le cas et qu’il y avait peut être sous-jacent à ce problème de « tables », un problème de rivalité et de jalousie qu’il va nous falloir débusquer.

Pour l’instant, apparemment, le problème était celui des pauvres et pour le régler on  avait eu recours à une sorte d’élection au suffrage universel pour désigner  7 membres d’origine grecque qui géreraient cette difficulté. Quoi de plus équitable que la démocratie pour régler un problème litigieux ?  Bien évidemment  les plus fougueux parmi eux  étaient connus de tous. Ils furent donc désignés par le suffrage universel, avec en premier, Étienne et Philippe dont le livre des Actes parlera très vite après. Les apôtres sacralisèrent leur élection en leur imposant les mains, alors qu’au premier chapitre du livre, on nous dit que Matthias qui fut appelé comme apôtre pour remplacer Judas n’avait pas eu droit à un tel geste de faveur. L’intention maintenant  était  de donner  au nouveaux élus un ministère nouveau  qui les cantonnerait  dans une fonction reconnue : le service des tables. Les voila donc  apparemment écartés de la fonction d’enseignement  désormais réservée aux apôtres.

Il semble donc  que sous couvert d’aider les pauvres, on ait trouvé un moyen de remédier à un autre problème sousjacent,  si non deux : celui de maintenir les apôtres  dans leur privilège d’enseignement et celui de la supériorité de la langue hébraïque sur le grec.

Mais vous l’avez compris, ça ne s’est pas passé comme cela. Les plus déterminés parmi les nouveaux promus, ceux que l’on voulait écarter du ministère de la parole réservé aux apôtres, vont  quand même se consacrer au ministère de l’enseignement avec succès. Dans les pages suivantes du récit  on nous  présentera Étienne et Luc en pleine  action. Étienne sera même le premier martyr et Luc consacrera tout un long passage à décrire avec émotion la grâce qui émanait de lui lors de son supplice.  Curieusement, quelques pages plu loin, on ne fera que mentionner le supplice de Jacques, le premier apôtre martyr. C’est comme si dans ce récit la faveur de l’auteur semblait passer des apôtres de langue juive aux judéo-chrétiens de langue grecque. Il faut dire que dans l’Église  de Luc, 30 ans après, le nom d’Étienne avait été sans doute conservé alors que celui de Jacques avait déjà été oublié.  Quant à l'apôtre Pierre, même si pendant quelques pages, il reste apparemment favori dans le texte, son personnage finira vite par être éclipsé en faveur de Paul et à disparaître lui aussi du récit.

Tout  se passe ici comme si le nouveau collège instauré par l’élection et l’imposition des mains était comme une sorte de clergé  destiné à remplacer le groupe des apôtres qui étaient sans doutes tous morts au moment de la rédaction de ce texte. Les apôtres ne sont plus et la langue grecque a supplanté l’hébreu. Il semblerait  ici que Luc  considère que c’est la langue dominante du lieu où on se trouve qui doit être la langue de l’Église, à la différence de la synagogue  qui considérait que l’hébreu devait s’imposer de partout là où le culte juif était célébré.  C’était sans doute une des questions qui se posait vers les années 80 alors que le schisme entre l’Église et la synagogue n’était pas encore vraiment consommé. Bien évidemment le problème reste secondaire par rapport à celui de la circoncision qui sera posé et pas forcément réglé au chapitre  15 de ce même livre.

Tout au long de mon propos je n’ai pas utilisé le terme de diacre que la tradition a retenu pour désigner le ministère des  7 promus. Il n’est pas utilisé dans le récit mais le sera plus tard dans l’Église pour désigner  ceux qui sont chargés  du service des pauvres. Bien évidemment on réservera d’autres termes pour parler de ceux qui sont chargés de l’enseignement  tels celui de prêtre. La fonction de service  continuera donc  à être considérée comme seconde par rapport à celle de celui qui enseigne.


Mais nous retiendrons de ce texte, malgré les controverses que nous avons soulignées, que c’est la notion de service  qui est première dans toutes les fonctions  qui sont  retenues par Luc, car c’est en étant au service des plus faibles qu’on est fidèle à l’Évangile et on ne  peut se permettre de l’enseigner que lorsque l’on a accompli cette première fonction. Même si ce n’était pas  ce but qui était celui de ceux qui ont instauré la fonction, c’est pourtant ce but qui s’est réalisé, car le saint Esprit  était à l’œuvre  pour que cette vérité s’impose.  

lundi 24 avril 2017

Jean 10:1-10 La parabole du bon berger - dimanche 7 mai 2017



Jean 10/1-10 « La parabole du bon berger » dimanche 7mai 2017

1 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n'entre point par la porte dans la bergerie, mais qui y monte par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand. 2 Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis. 3 Le portier lui ouvre, et les brebis entendent sa voix ; il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent et les mène dehors. 4 Lorsqu'il a fait sortir toutes celles qui lui appartiennent, il marche devant elles ; et les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix. 5 Elles ne suivront point un étranger ; mais elles fuiront loin de lui, parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers.

6 Jésus leur dit cette parabole, mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait.

7 Jésus leur dit encore : En vérité, en vérité, je vous le dis, moi, je suis la porte des brebis. 8 Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. 9 Moi, je suis la porte ; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira et trouvera des pâturages. 10 Le voleur ne vient que pour voler et tuer et détruire ; moi, je suis venu, afin que les brebis aient la vie et qu'elles l'aient en abondance.
 11 Moi, je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. 12 Mais le mercenaire, qui n'est pas berger et à qui les brebis n'appartiennent pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Et le loup s'en empare et les disperse. 13 C'est qu'il est mercenaire et qu'il ne se met pas en peine des brebis. Moi, je suis le bon berger. 14 Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, 15 comme le Père me connaît, et comme je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis

Nous rajouterons au textes prévu pour ce jour les versets 11 à 15qui font partie du même contexte; 

Nous sommes tellement habitués à cette image du bon berger qui donne sa vie pour ses brebis que nous ne faisons pas attention à tout ce qu’il y a derrière ce texte. Nous oublions la plupart du temps que le métier de berger était dans l’antiquité juive, un métier méprisé et qu’il était réservé aux plus modestes. Leur sort était parfois moins enviable que celui d’un esclave. Quant aux moutons, ils ne font pas partie de la catégorie animale la mieux perçue. Ils sont à juste titre considérés comme des animaux peu doués. On ne les élève que pour la viande et accessoirement pour la laine. Ils sont tous destinés à finir sous le couteau du sacrificateur ou du boucher. On a cependant une tendresse particulière pour les agneaux, quand ils sont tout petits. Mais cette tendresse est purement sentimentale et elle décroît à mesure que l’animal vieillit

Nous apprécions cette histoire en fonction de l’intérêt que nous y trouvons en tant qu’humain. Je vous propose cependant de la regarder du côté des moutons. Nous nous demanderons alors en quoi le sort des moutons est modifié s’ils périssent sous les dents du loup plutôt que sous le couteau du sacrificateur ? Violence et cruauté, mort et souffrance sont au même rendez-vous et l’issue de l’entreprise reste la même : la mort. Si le loup est mis en fuite, le berger du troupeau sauve son capital. Il y trouve son compte,  c’est donc  pour une raison économique qu’il peut envisager d’exposer sa vie pour que le troupeau qui lui appartient ne soit pas anéanti. Le mercenaire n’en a cure, il sauve sa vie sans affronter le loup. Il est dit alors que le « bon berger » donne sa vie pour ses brebis ! La belle affaire, elles seront de toute façon sacrifiées et mangées et ne trouveront aucun intérêt dans cette nouvelle situation.


Pourtant, Jésus a bien pris soin d’attirer notre attention sur un autre aspect des choses. Il nous dit qu’il est le « bon berger » pour que ses brebis aient la vie en abondance. Plus question de mort ou de sacrifice, plus question de transformer les brebis en viande,   plus question de voir le côté utilitaire des choses. Avec Jésus les choses prennent une autre couleur, Il nous entraîne sur un chemin irréaliste qui consiste à octroyer aux moutons un autre destin que celui que nous leurs connaissons. Avec Jésus, les brebis auront un autre avenir que celui de servir de nourriture aux hommes.

Il est bien évident que pour nous approprier quelque chose de ce passage il faut que chacun de nous, à son tour se substitue aux moutons de ce texte et comprenne que chacun d’entre nous fait d’abord partie de cette masse humaine qui recouvre la planète comme un troupeau de moutons qui remplirait l’enclos où il est parqué.

Qui sommes-nous si non un individu parmi les milliards qui s’agitent sur la surface de la terre, malmenés par le hasard, bousculés par les éléments et parfois maltraités par les dirigeants ? A vue humaine Il semble que nous soyons tous destinés à disparaître sans ne laisser aucune trace, à part exception rarissime.

A la lecture de ce récit, les choses changent. Chacun d’entre nous, bien qu’il fasse partie de la masse des 7 milliards d’individus que l’on côtoie sur cette planète prend un visage distinct. Nous découvrons que notre existence prend une autre valeur aux yeux de Dieu que celle de se trouver mêlés à la masse de tous les humains qui peuplent cette terre. Notre existence ne consiste plus à être en survie parmi tous ceux qui nous entourent, mais nous sommes destinés à jouir d’ « une super vie » qui s’individualise sous l’influence de Dieu qui nous prend en charge, chacune et chacun à notre tour.

C’est alors que nous devons prendre conscience des loups qui nous menacent. Les loups vont s’en prendre à l’aspect grégaire de notre personnalité, ils vont chercher à faire que nous nous comportions comme des moutons sans berger en détruisant en nous ce qui nous distingue des autres. Ils vont nous faire perdre toute spécificité et feront de nous des consommateurs qu’il faut séduire pour mieux les utiliser et les amalgamer au troupeau. Ils vont nous pousser à croire que pour le prix d’une jouissance immédiate, nous devons consacrer toute notre existence à la sacrifier aux lois du marché et de la mode afin de ressembler le plus possible aux modèles qu’on nous propose d’imiter. Ces loups qui dévorent notre autonomie et notre indépendance sont les alliés de tous les mercenaires qui se donnent des allures de bergers.

Ces mercenaires, ce sont tous ceux qui à coup d’arguments nous assurent que le succès de notre société n’a pas d’autres issue que de vendre son âme à la consommation et à la pensée unique. Ils prétendent que le bonheur est dans la jouissance immédiate. Suivant les époques, leurs discours se sont colorés différemment, mais ils ont toujours visés à engloutir la masse des humains dans des projets globalisants où chacun suivrait le même chemin que son voisin et redouterait d’être différent de lui au risque d’être rejeté.

Les faux bergers se cachent aussi derrières les idées du moment. Elles aussi empruntent le même chemin que la mode. Suivant les époques, et les intérêts de ceux qui influent sur nous, elles nous poussent à devenir des va-t-en guerre ou des va-t-en paix et nous entraînent à discriminer les uns pour valoriser les autres si bien que chacun est invité à faire chorus avec la foule. Chacun s’habille comme tout le monde pour finir par penser comme tout le monde. En tant que minoritaires protestants nous sommes avantagés sur les autres car nous devons résister aux idées du moment pour conserver notre spécificité.

Grâce à Dieu le « bon berger » est là au milieu du troupeau pour faire de nous autres chose que des brebis qui suivent sans retenue celui qui les entraîne. Il est dit qu’il donne sa vie pour nous, c’est à dire qu’il offre son exemple, son évangile, sa manière de penser comme solution alternative aux pressions extérieures qui pèsent sur nous. Il propose le temps et l’éternité là où les valeurs ambiantes proposent l’urgence et les utopies provisoires.

.Il nous propose de trouver en nous-mêmes du sens à notre existence qui ne soit dicté ni par les médias ni par la mode du moment. Il nous apprend que nous ne sommes pas des individus dont la vie est destinée à ressembler à celle de la masse. Il se propose d’enrichir et valoriser notre vie pour qu’elle devienne une super vie. Le bon berger se propose donc de donner de la valeur à notre individu. Il est capable d’aller jusqu’au fond même du cœur de chacun d’entre nous pour y injecter un supplément de vie dont lui seul est dépositaire.

Le « bon berger » ne conçoit nos existences que si lui même  les partage pour y introduire le divin qui est en lui. Ainsi il se propose de nous apporter une originalité qui nous soit propre. Cette originalité consiste à savoir qu’il nous prend lui-même en main et nous propose de vivre selon notre nature profonde qui est marquée du doigt de Dieu depuis les origines de l’humanité. En faisant de nous des individus autonomes et responsables il pèsera sur l’évolution du monde qui s’orientera de ce fait dans le sens où il souhaite qu’il évolue.

Nous n’avons pas vocation à être une goutte d’eau parmi les autres gouttes d’eau, nous avons vocation a devenir des individus distincts des autres au service des autres pour que chacun puisse jouir ici bas d’une vie qui le dépasse. Pour cela il est nécessaire que nous soyons attentifs à la voix du berger et non à celle des mercenaires.

Les illustrations proviennent du Codex Vergilius Romanus

jeudi 13 avril 2017

Luc 24: 13-35 - Les disciples d'Emmaüs - dimanche 30 avril 2017



Sur le chemin d'Emmaüs

13Or, ce même jour, deux d'entre eux se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à soixante stades de Jérusalem,
14et ils s'entretenaient de tout ce qui s'était passé.
15Pendant qu'ils s'entretenaient et débattaient, Jésus lui-même s'approcha et fit route avec eux.
16Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17Il leur dit : Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ? Ils s'arrêtèrent, l'air sombre.
18L'un d'eux, nommé Cléopas, lui répondit : Es-tu le seul qui, tout en séjournant à Jérusalem, ne sache pas ce qui s'y est produit ces jours-ci ?
19— Quoi ? leur dit-il. Ils lui répondirent : Ce qui concerne Jésus le Nazaréen, qui était un prophète puissant en œuvre et en parole devant Dieu et devant tout le peuple,
20comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour qu'il soit condamné à mort et l'ont crucifié.
21Nous espérions que ce serait lui qui apporterait la rédemption à Israël, mais avec tout cela, c'est aujourd'hui le troisième jour depuis que ces événements se sont produits.
22Il est vrai que quelques femmes d'entre nous nous ont stupéfiés ; elles se sont rendues de bon matin au tombeau et,
23n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles avaient eu une vision d'anges qui le disaient vivant.
24Quelques-uns de ceux qui étaient avec nous sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses tout comme les femmes l'avaient dit ; mais lui, ils ne l'ont pas vu.
25Alors il leur dit : Que vous êtes stupides ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes !
26Le Christ ne devait-il pas souffrir de la sorte pour entrer dans sa gloire ?
27Et, commençant par Moïse et par tous les Prophètes, il leur fit l'interprétation de ce qui, dans toutes les Ecritures, le concernait.
28Lorsqu'ils approchèrent du village où ils allaient, il parut vouloir aller plus loin.
29Mais ils le pressèrent, en disant : Reste avec nous, car le soir approche, le jour est déjà sur son déclin. Il entra, pour demeurer avec eux.
30Une fois installé à table avec eux, il prit le pain et prononça la bénédiction ; puis il le rompit et le leur donna.
31Alors leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux.
32Et ils se dirent l'un à l'autre : Notre cœur ne brûlait-il pas en nous, lorsqu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait le sens des Ecritures ?
33Ils se levèrent à ce moment même, retournèrent à Jérusalem et trouvèrent assemblés les Onze et ceux qui étaient avec eux,
34qui leur dirent : Le Seigneur s'est réellement réveillé, et il est apparu à Simon !
35Ils racontèrent ce qui leur était arrivé en chemin, et comment il s'était fait reconnaître d'eux en rompant le pain.



L’événement  qui a marqué  l’épisode vécu  sur la route d’Emmaüs  par deux disciples avait du être vraiment marquant pour qu’on s’en souvienne aussi longtemps après qu’il ait eu lieu. C’est un des récits  que Luc  relate dans le dossier qu’il a constitué  pour écrire son Évangile, 20 ou 30 ans après  les événements. Il a sélectionné cet épisode parmi les cinq cents  récits concernant  les apparitions de Jésus après sa résurrection, si l’on en croit les dires de Paul  qui affirme que plus de cinq cent frères ont bénéficié du  privilège d’avoir une histoire avec  Jésus ressuscité ( 1 Cor 15/6). Il a donc fallu que le récit de Cléopas pèse d’un certain poids  parmi tous les témoignages reçus  car il n’est pas sans intérêt  qu’il soit revenu en pleine nuit après une journée de marche  pour raconter ce qu’il avait vécu avec Jésus ressuscité.

Au matin  du dimanche qui suivit l’exécution de Jésus, chacun  était toujours profondément perturbé par les effets de sa propre lâcheté.  Le remord de chacun  plombait l’atmosphère  du lieu où ils se trouvaient encore.  Chacun  répondait à son impulsion du moment. Les femmes  décidaient  d’accomplir leur devoir en allant rendre au défunt les derniers devoirs requis par la religion.  En effet, après l’exécution, quelques uns des amis de Jésus  avaient surmonté la panique qui les avait dispersés et ils étaient allé réclamer le corps du supplicié pour lui offrir une sépulture décente, mais faite à la hâte. 

A leur retour  les femmes  racontèrent  qu’elles n’avaient pas retrouvé le corps au petit matin. S’étaient-elles trompées de lieu de sépulture ? Elles  croyaient avoir vu   des anges, elles  avaient même parlé de résurrection usant des mêmes propos que Jésus  avait tenus devant elles de son vivant. De telles assertions leur permettaient peut-être de se sentir moins coupables de l’avoir laissé aller seul au procès puis au supplice. Certains des compagnons de Jésus,  séduits par ces propos  étaient allés vérifier la véracité de ces dires, d’autres, plus réalistes tels les deux amis dont le récit nous intéresse décidèrent de fuir cette hystérie collective qui s’étaient emparée de ceux  qui étaient encore présents à Jérusalem et  pour  tourner définitivement une page qui leur rappelait le mauvais rôle que tous avaient joué, ils avaient donc décidé de partir..

C’est leur retour, tard le soir qui constitue l’événement remarquable de  ce récit.  Ils avaient marché toute la journée en ressassant les événements que nous venons d’évoquer.  Le souvenir  de ces trois jours passés ne cessait de tarauder leur esprit. Le sentiment de leur  culpabilité ne cédait pas de terrain dans leur conversation. Alors qu’ils parlaient de lui en marchant , ils avaient l’impression qu’il était encore avec eux. En évoquant les événements  ils avaient l’impression d’entendre le son de sa voix. Les propos  qu’il avait tenus vivant avec eux prenaient le ton d’une vérité étrange, car il leur avait dit tout ce qui allait se passer. Il leur avait parlé de la puissance  de Dieu ! Il avait-même dit que les morts se relèveraient d’entre les morts et les choses  prenaient du sens alors qu’ils les évoquaient. C’était comme s’il était là, mais peut-être était-il là. En tout cas, il s’était emparé de leur esprit et ne le quittait plus. Tout ce qu’ils évoquaient à son sujet semblaient  être vrai. Il semblait leur tenir compagnie  comme un marcheur invisible à leurs côtés.

Une auberge ! Autant se restaurer et méditer puisque les choses semblaient prendre une autre tournure. Il était toujours là tel un compagnon anonyme qui savait tout sur lui. Cette impression d’une présence à  côté d’eux  était-elle une présence physique, ou était-elle une vue de leur esprit ? Ils ne le savaient pas, mais il était sous l’emprise de la puissance de Dieu qui rendait possible pour chacun d’eux la réalité qu’ils n’avaient cessée de nier depuis le matin alors qu’ils fuyaient leurs amis, leur remord et leur passé.

C’est la bénédiction du pain, telle qu’elle avait lieu lors de chaque repas qui fut l’acte déclenchant, qui ouvrit leurs yeux et qu’ils comprirent que celui qu’ils avaient cru mort avait pris corps dans leur  esprit et qu’il les avait intégrés dans la réalité où il était désormais. En refaisant le geste qu’ils avaient l’habitude de faire avec lui, sa présence à leurs côtés devenait bien réelle. Ils n’avaient plus besoin de sa présence physique, plus besoin de le voir  pour savoir qu’il était là et qu’il avait cheminé avec eux tout au long de leur   parcours. Le maître bien aimé continuait à vivre en eux par la force de Dieu qu’il leur avait révélé, malgré le supplice et la mort qu’il avait supportés quelques jours auparavant.

Tout ce qu’il leur avait dit sur la mort prenait du sens, tout son enseignement sur la vie éternelle prenait du sens. L’autorité que Dieu avait sur la vie devenait réalité, la résurrection était autre chose qu’un simple retour à la vie, elle devenait une réalité nouvelle, jusque là inimaginable en vertu de la quelle la mort ne pouvait reprendre la vie nouvelle que Dieu nous donne, quand on se met à croire à la réalité de Dieu, telle que Jésus en avait parlé.

Il leur fallait donc partager cette vérité avec les autres, c’est pourquoi ils reprennent la route de nuit, ils retournent vers les autres bravant tous les dangers car c’est avec eux qu’ils doivent partager ce qu’ils viennent de comprendre, et qui vient de jaillir en eux comme une lumière. Cependant, jusque là, ils  ne s’en rendaient pas compte. Entre temps, les autres feront  des expériences personnelles de rencontre avec le ressuscité  différentes de la leur  mais toute aussi instructives.

L’histoire vécue par Cléopas et  son compagnon a été tellement saisissante qu’elle est devenue par la suite la norme de toutes les expériences de rencontre avec le ressuscité pour les membres de la première église. La présence du ressuscité s’impose à celui qui médite sur sa propre vie en évoquant le supplice et la mort de Jésus, si bien que celui qui médite ne sait plus où se situe la réalité. Est-ce dans son esprit ou est-ce dans la réalité du moment? Qu’importe ! Ce qui se passe en lui se manifeste  avec une telle intensité qu’il n’a pas besoin d’en savoir plus.

Où avaient-ils l’intention d’aller  ces deux compagnons  quand ils sont partis ce matin là ? Ils allaient vers un village nommé Emmaüs qui ne se trouve sur aucune carte, car le lieu où l’on va quand on ne sait  rien de la vie avec Dieu n’a aucune importance. Dès que Dieu s’impose à nous, la direction de notre vie s’impose différemment, car c’est la résurrection que Dieu nous donne qui impose désormais les orientations de notre vie.  Le souffle qui se dégage de ce récit donne à chaque lecteur le désir de vivre  cette expérience avec la même intensité que Cléopas et son compagnon.