mercredi 14 septembre 2016

Luc 16:19-31 le riche et le pauvre Lazare dimanche 25 septembre 2016




Il y avait un homme riche qui s'habillait de pourpre et de linge fin et qui faisait chaque jour de brillants festins. 20 Un pauvre du nom de Lazare gisait couvert d'ulcères au porche de sa demeure. 21 Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c'étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses ulcères.

22« Or le pauvre mourut et fut emporté par les anges au côté d'Abraham ; le riche mourut aussi et fut enterré. 23 Au séjour des morts, comme il était à la torture, il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare à ses côtés. 24 Alors il s'écria : “Abraham, mon père, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre le supplice dans ces flammes.” 25 Abraham lui dit : “Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu ton bonheur durant ta vie, comme Lazare le malheur ; et maintenant il trouve ici la consolation, et toi la souffrance. 26 De plus, entre vous et nous, il a été disposé un grand abîme pour que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous ne le puissent pas et que, de là non plus, on ne traverse pas vers nous.” 27« Le riche dit : “Je te prie alors, père, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père, 28 car j'ai cinq frères. Qu'il les avertisse pour qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture.”

29 Abraham lui dit : “Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent.” 30 L'autre reprit : “Non, Abraham, mon père, mais si quelqu'un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.” 31 Abraham lui dit : “S'ils n'écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu'un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus.” »

Voilà une parabole qui va dans le sens des idées que véhicule la tradition populaire sans y croire vraiment. Et c’est pour cela qu’elle nous gêne car nous avons du mal à y discerner le plan de Dieu. Dieu lui-même est absent dans ces lignes. Nous y rencontrons un riche qui mène joyeuse vie en profitant d’une manière totalement irresponsable de sa grande richesse. Nous n’aurons aucune peine à le fustiger, mais nous ne le ferons pas.

Au centre de ce récit, nous rencontrons le personnage du pauvre Lazare. Le contexte nous le rend sympathique, d’autant plus qu’il porte le nom d’un ami intime de Jésus. Nous faisons vite l’amalgame et nous lui attribuons les faveurs du Seigneur. La scène qui le montre couché à la porte d’une riche demeure, affamé au milieu des chiens rend le riche à nos yeux, coupable d’indifférence, mais nous ne nous appesantirons pas dans cette voie là non plus.

Évidemment, les lieux où se déroulent la suite de l’histoire ne nous laissent pas indifférents et provoquent notre réaction étonnée. L’enfer ici décrit correspond à l’image que l’on s’en fait généralement dans les récits populaires. Il est décrit comme un lieu de tourment dans une chaleur insupportable. On croyait que Jésus avait dépassé cette conception. Apparemment il n’en est rien. Quant au paradis, il est tout à fait conforme à ce que ce même discours populaire laisse entendre, mais on aurait quand même pensé que le Royaume des cieux, annoncé par Jésus correspondrait à une autre réalité et serait différent de ce lieu où il ne se passe rien. La description de Lazare lové dans le sein d’Abraham semble devoir le condamner à l’inaction perpétuelle. C’est là une situation un tant soit peu limitée pour y passer l’éternité.

Il serait facile maintenant de s’en prendre au riche de ce récit et d’étendre notre critique à tous les riches de la terre. Nous avons dit que nous ne le ferons pas car ce serait se laisser aller à la facilité. En effet, bien que le récit soit assez bref, on découvre que malgré son égoïsme et sa vie de plaisir insouciant, cet homme a un bon fond. Il n’est pas dépourvu de sentiments. Arrivé au plus bas de sa déchéance et dans une souffrance extrême, il s’intéresse au sort de ses proches à qui il voudrait bien éviter de faire les mêmes erreurs que lui. Il n’est donc pas dépourvu de valeur morale, mais jusqu’ici, il n’a pas eu l’occasion de l’exercer, semble-t-il.

Le pauvre Lazare, quant à lui ne suscite pas le courant de sympathie que j’évoquais plus haut. Il est apathique à la porte du riche, incapable de repousser les chiens et de revendiquer très fort son droit à ne pas mourir de faim. Il est d’une passivité déprimante. C’est dans cette même situation d’apathie résignée qu’on le retrouve dans le paradis où il se prélasse dans le sein d’Abraham. Il n’exprime aucun sentiment pour ce riche en souffrance qui crie vers lui. C’est Abraham qui intervient alors que lui, Lazare, ne bouge même pas le doigt qu’on lui demande de tremper dans l’eau fraîche. Le riche tend à nous devenir plus sympathique alors que notre tendresse pour Lazare s’effrite.

Nous pourrions nous en tenir là en maudissant la fatalité et en constatant que les choses sont mal faites. Nous avons vu comment en quelques simples images, Jésus réussit à retourner la situation. Le riche devient plus sympathique et le pauvre cesse de l’être. Mais ça ne change rien cependant. Tout semble être dit, car la mort rend les choses irréversibles. Il n’aurait pas fallu grand-chose cependant pour faire évoluer la situation, mais c’est trop tard. Pas de grâce possible ! Un avenir figé par la loi immuable de la compensation des mérites.

Ce phénomène semble être le tronc commun de la plupart des religions, qui veut que les riches perdent tous leurs avantages dans l’autre monde alors que les pauvres y bénéficieraient du salut éternel. Même la justice humaine n’y trouve pas son compte, comme nous venons de le suggérer,  elle reste réservée aux vertus personnelles du pauvre Lazare qui semble n’en avoir aucune. Seul Dieu pourrait changer les choses ! Mais Dieu est absent !

Il n’y a pas trace de Dieu dans ce récit, ni en enfer, ce qui est normal, ni au paradis ce qui est surprenant, ni même dans la vie ordinaire des deux hommes. Dieu est totalement absent de ce récit. Aucun des acteurs ne tient son rôle. Dans les autres paraboles, c’est le Père, ou le roi ou le maître qui font référence à Dieu. Ici, c’est le vide absolu ! C’est le monde désespérant de l’athéisme. C’est parce que Dieu est apparemment absent de ce récit que l’enfer y paraît si cruel et le paradis si fade. Mais nous ne pouvons  en rester là. Il est impensable que Dieu n’ait pas sa place dans ce texte. Il doit certainement se cacher quelque part, mais où? 

Telle pourrait bien être la question que Jésus aurait pu poser à ses auditeurs comme  il avait l'habitude de le faire dans ses propos de table. Peut-être l’a-t-il fait d’ailleurs, puisqu’il avait coutume de raconter ses paraboles au cours des repas que lui offraient les riches. Le fait qu’il soit invité par des riches apporte d’ailleurs un certain éclairage à ce texte.

Voilà donc maintenant une devinette à laquelle nous devons essayer de donner une réponse, sans quoi cette histoire serait désespérante. Cette histoire se déroule dans un monde où Dieu est absent, absent de la maison du riche où l’insouciance l’a rendu inutile, tant il est vrai que quand tout va bien, on ne se soucie pas de Dieu. Dieu est également absent des soucis du pauvre qui dans sa détresse n’éprouve même plus la force de crier l’injustice de sa situation devant Dieu puisque les hommes ne la voient pas.

Nous sommes ici dans un monde désespérément divisé où chacun ignore l’autre. Le pauvre est en dehors du jardin du riche et ne fait donc pas partie de son univers. Le pauvre est trop cassé par la maladie et la pauvreté pour espérer un secours quelconque. On se console de cette situation désespérante en imaginant que la mort va inverser les rôles. 

Nous sommes arrivés au point fort de ce texte, car c’est là que nous allons découvrir le lieu où Dieu se cache et recevoir enfin la note d’espérance nécessaire.  Ce n’est pas dans la réprobation du riche  dans le monde des morts que se trouve la réponse. Nous ne pourrions  nous en satisfaire.  Alors qu’il est dans la tourmente de l’enfer, le riche lève la tête et voit Lazare. C’est la première fois que Lazare prend  de la consistance et devient une réalité. L’espérance naît alors pour le riche, il espère qu’il va être sauvé. Il croit que maintenant qu’il a vu Lazare tout va changer. Déception ! Cela semble impossible.

Attention cependant, ce n’est qu’une histoire. C’est comme si Jésus avait fait le pari de rendre Dieu absent de son récit et avait laissé au lecteur le soin de l’y introduire. Et voici que le verbe  « voir » fait tout à coup son apparition dans ce texte. Tout peut alors devenir différent, car Dieu devient visible. Dieu se fait présent quand les hommes acceptent de se voir. Contrairement au récit tel qu’il est raconté, l’usage du verbe voir  permet  à l’espérance de pointer son nez. Et avec l’espérance, c’est Dieu qui fait son entrée et rend l’avenir possible. Jésus n’a pas hésité à rendre son récit désespérant pour que chacun prenne en compte la réalité des gens qui l’entourent. Jésus laisse alors entendre que c’est dans le regard de l’autre que l’on découvre celui de Dieu.  Mais dans ce récit, c’est trop tard. Car bien que le riche perçoive la présence de Lazare dans le sein d’Abraham, Dieu continuera à rester invisible, car il n’y a aucune présence possible de Dieu dans le monde de la mort.

Jésus essaye de nous faire comprendre que, l’autre, le prochain quel qu’il soit, c’est celui qui a besoin qu’on le voit pour qu’il puisse vivre.  Mais cela doit se faire dans le monde des vivants et non dans celui des morts. Celui qui voit, ne peut continuer à vivre sans avoir mis en œuvre tout ce qui est nécessaire pour que la situation se retourne vraiment  et que la situation de  mort devienne une situation de vie. 

Il est bien évident que dans sa vie inutile, le riche ne cherchait pas Dieu et ne le priait pas. S’il l’avait fait, il aurait vu le pauvre à sa porte et il serait intervenu de manière appropriée. Si aujourd’hui, nous avons l’impression de vivre dans un monde sans Dieu, c’est que les hommes ne savent pas voir, car ils ne prient pas Dieu pour qu’il les aide à voir. Ils construisent des murs de séparation entre eux et ces murs leur cache le visage de Dieu. C’est le regard que nous portons sur les autres qui nous révèle la présence de Dieu. C’est quand l’homme découvre le visage de son frère que la réalité de Dieu lui est révélée. Le jour où nous saurons regarder, le monde changera et la présence de Dieu deviendra évidente pour tous.

Illustrations:  Le mauvais riche et le pauvre Lazare ou la vie de l'âme après la mort dans l'annuaire orthodoxe de 2010

dimanche 11 septembre 2016

LUC 16/1-13 6 L'intendant habile dimanche 18 septembre 2016



Luc 16/1-13 La parabole de l'intendant habile reprise du texte proposé le  16 septembre 2010.

1 Il disait aussi aux disciples : Un homme riche avait un intendant ; celui-ci fut accusé de dilapider ses biens. 2 Il l'appela et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends compte de ton intendance, car tu ne pourras plus être mon intendant. 3 L'intendant se dit : Que vais-je faire, puisque mon maître me retire l'intendance ? Bêcher ? Je n'en aurais pas la force. Mendier ? J'aurais honte. 4 Je sais ce que je vais faire, pour qu'il y ait des gens qui m'accueillent chez eux quand je serai relevé de mon intendance.

5 Alors il fit appeler chacun des débiteurs de son maître ; il dit au premier : Combien dois-tu à mon maître ? 6— Cent baths d'huile, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet, assieds-toi vite, écris : cinquante. 7 Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? — Cent kors de blé, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet et écris : Quatre-vingts. 8 Le maître félicita l'intendant injuste, parce qu'il avait agi en homme avisé. Car les gens de ce monde sont plus avisés dans leurs rapports à leurs semblables que les fils de la lumière.
L'argent injuste et le bien véritable

9 Eh bien, moi, je vous dis : Faites-vous des amis avec le Mamon de l'injustice, pour que, quand il fera défaut, ils vous accueillent dans les demeures éternelles. 10 Celui qui est digne de confiance dans une petite affaire est aussi digne de confiance dans une grande, et celui qui est injuste dans une petite affaire est aussi injuste dans une grande. 11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance avec le Mamon injuste, qui vous confiera le bien véritable ? 12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui appartenait à quelqu'un d'autre, qui vous donnera votre propre bien ? 13 Aucun domestique ne peut être esclave de deux maîtres. En effet, ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez être esclaves de Dieu et de Mamon.

C’est l’argent qui pourrit le monde disent les uns, ou c’est l’argent qui est le nerf de la guerre disent les autres. Ce n’est pas nouveau, cela date depuis toujours, mais une fois que l’on a dit cela, à part quelques exceptions, nous ne pouvons pas nous empêcher d’avoir besoin d’argent et de nous en servir. Nous jugeons la réussite des uns et des autres à l’argent qu’ils gagnent. Ce n’est sans doute pas le seul critère retenu, mais c’est quand même un critère de référence.

L’argent joue un rôle dans nos comportements de société parce qu’il a sa place de partout. Les peuples et les gens ont des comportements différents suivant la manière dont ils en parlent. Les Européens quant à eux sont discrets, voire même secrets sur leurs avoirs financiers, quant aux Américains, ils les étalent. Dans nos églises protestantes de France on utilise des aumônières plutôt discrètes pour récolter les offrandes si bien que personne ne sait ce que son voisin a donné. Cette manière de faire amuse les visiteurs qui ne sont pas habitués à nos méthodes. Ils ont l’habitude pour leur part des paniers ou des plateaux qui rendent visibles les offrandes pour susciter la générosité. Mais passons, quelle que soit la manière de récolter les offrandes, nous solennisons notre action au point d’en faire un acte liturgique, c’est dire la place que prend l’argent même dans nos communautés.

Pourtant, depuis l’origine de l’Église la tradition veut que l'on considère l’absence d’argent comme une vertu. Paul, pour sa part se faisait un honneur de ne devoir rien à personne. Il était fier de travailler de ses mains pour gagner sa nourriture. Dans les communautés monastiques on fait vœu de pauvreté croyant pieusement imiter Jésus qui apparemment vivait d’aumônes. C’est à cause de cela que l’on a pris l’habitude de considérer qu’il était pauvre et que la pauvreté était une vertu. Cependant, Jésus mangeait chez les riches et se faisait entretenir par les dames de la haute société, dont Suzanne entre autres, femme de l’intendant d’Hérode.

Quoi qu’on en dise, on a apparemment pris l’habitude d’être discrets sur les questions d’argent. Pourtant le texte de ce jour nous laisse entendre un autre son de cloche. Jésus une fois de plus nous surprend. Il semble approuver le comportement sordide d’un homme malhonnête qui entraîne ses semblables à détourner des fonds qui ne leur appartiennent pas.

Quelques remarques de bons sens s’imposent :
- pour inventer une telle histoire, il faut que Jésus ait eu une piètre idée du niveau moral de ses semblables.
- aucun des deux débiteurs de la parabole n’a un sursaut d’honnêteté en entendant les propositions de l’intendant. Ils entrent tous les deux dans la magouille et la tromperie, sans discuter.
- On ne nous signale aucune réaction d’indignation ou de surprise parmi les auditeurs de Jésus, pas même dans les rangs des apôtres, Il semble que nous assistions à un consensus général qui n’est pas à l’honneur de la société de ce temps.

Quoi qu’il en soit Jésus éprouve des réserves quant au comportement des meilleurs parmi ses compatriotes qu’il appelle des «fils de lumière ». Il faut sans doute voir là une remarque que fait Jésus à l’égard des Esséniens, les gens de Qumran. Ils vivaient en confréries à l' écart des autres. Ils faisaient vœu de chasteté et de pauvreté pour aider Dieu, pensaient-ils à hâter la fin des temps. Même à ces gens là, Jésus semble reprocher d’avoir une mauvaise attitude à l’égard de l’argent alors que notre intendant indélicat trouve grâce à ses yeux.

En effet, ce monsieur dispose des biens de son patron pour se faire des copains. L’argent est devenu dans ses mains un moyen pratique dont la seule utilité est de s’assurer l’amitié de gens qui ne seraient pas enclins à le devenir. Au cas où son patron le traînerait devant les tribunaux, il s’assure ainsi la complicité nécessaire requise par la loi, de deux témoins qui ont intérêt à l’innocenter. Sa démarche à leur égard est donc loin d’être innocente.

Jésus ne donne à l’argent aucune autre valeur que celle d’être un moyen d’échange entre les humains, mais qu’on ne s’y méprenne pas il le qualifie en même temps d’ «injuste. » Pour l’instant, Jésus constate que l’intendant s’en est servi comme d’un moyen mis à sa disposition pour se sortir d'une mauvaise affaire. Il avait pourtant d’autres choix à sa disposition mais il les récuse : il ne voulait pas manier la bêche parce que ça fatigue, il ne voulait pas avoir recours à la mendicité, parce que c’est dégradant. Alors, il utilise ce qu’il a à sa disposition pour se sortir de ce mauvais pas : l’argent des autres.

Que cet argent ne lui appartienne pas n’a aucune importance pour lui, ce n’est qu’un instrument qui pour le moment est à sa disposition pour établir de bonnes relations et se maintenir en vie. On ne voit quand même pas très bien où Jésus veut en venir. Il nous apprend que l’argent est un outil, mais on ne comprend pas comment cet outil, malhonnêtement utilisé par un homme indélicat peut nous servir et nous aider à comprendre les choses. Le procédé manque pour le moins de rigueur morale, mais Jésus n’en a cure et il continue à parler de l’argent, mais cette fois-ci il s’exprime en lui mettant un A majuscule.

Il lui donne un nom, que les traductions n’ont pas toujours respecté. Il l’appelle Mammon, «ce sur quoi on peut compter » C’est là où est le nœud du problème. Nous, à la différence de l’intendant mal honnête, nous lui accordons une valeur intrinsèque, nous considérons que celui qui en possède a du pouvoir, et se trouve élevé au rang de maître. C’est sa possession croyons-nous qui donne le pouvoir aux uns et son absence qui rend les autres dépendants et qui en fait des esclaves.

Nos sociétés l’ont divinisé en lui accordant un pouvoir qui supplante même celui que l’on accorde à Dieu. Contrairement à Dieu il ne sert pas à unir les gens, mais à les diviser, il crée des ruptures entre les hommes alors qu’il devrait les unir. Le monsieur malhonnête de notre histoire l’utilise, lui, pour créer un lien qui unit des gens entre eux. Il sait bien qu’il est perdu et il ne peut s’en sortir sans se faire des amis, c’est pourquoi il détourne de l’argent pour en faire profiter les autres. Il aurait pu l’utiliser autrement, mais non, il trouve plus profitable de l’utiliser pour établir des relations d’amitiés, amitiés douteuses, il va s’en dire, mais amitiés quand même avec des hommes. Il n’est plus alors dépendant de l’argent mais de l’amitié des autres. Il redonne ainsi, sans le savoir sa vraie valeur à l’argent. Il devient un instrument qui fait vivre en réunissant les hommes entre eux.

L’argent est ici un instrument de vie pour lui et pour ses complices. Quant à nous, les gens honnêtes, nous en avons fait une idole que Jésus qualifie d’ « injuste », c’est à dire de suspecte. Il est dangereux de le manipuler sans précaution et de l’utiliser sans tenir compte de sa vraie fonction. C’est pourquoi il faut le manipuler avec sagesse. Sa vraie fonction, selon Jésus est la même que celle de tous les instruments, il doit servir à établir des liens d’amitié entre les humains. Si nous ne l’utilisons pas dans ce sens, c’est lui qui prendra le pouvoir sur nous. Il deviendra une contre divinité qui nous opposera aux autres au lieu de nous rapprocher d’eux, c’est en cela qu’il est mauvais. C’est pourquoi, Jésus en le traitant de Mammon, dit qu’il est injuste.

Malgré l’usage malhonnête qu’en fait l’intendant de la parabole il procède quand même d’une démarche plus saine, quoi qu’on en dise, que celle qu’utilisent les gens « honnêtes », même si la morale n’y trouve pas son compte. S’il ne nous appartient pas de donner des leçons de morale aux autres, il nous appartient, dans la mesure du possible de nous approprier la joyeuse démarche de Jésus par rapport à l’argent. Il a su vivre dans l’abondance, quand son entourage le lui permettait et il n’en a rien gardé. L’abondance, nous l’avons ! Comment allons nous la gérer pour que nous n’en soyons pas dépendants et que les autres en profitent ? C’est cette question que pose ce texte.  L'argent ne devrait pas avoir d'autres fonctions que d'établir des liens d'amitié entre les hommes. Qui dit mieux?  

L'image du haut est de J.G. Mantel,

jeudi 1 septembre 2016

Luc 15:11-32 Les deux frères 11 septembre 2016




Il dit encore : Un homme avait deux fils. 12 Le plus jeune dit à son père : 
    "Père, donne-moi la part de fortune qui doit me revenir. » Le père partagea son bien entre eux. 13 Peu de jours après, le plus jeune fils convertit en argent tout ce qu'il avait et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en vivant dans la débauche. 14 Lorsqu'il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à manquer de tout. 15 Il se mit au service d'un des citoyens de ce pays, qui l'envoya dans ses champs pour y faire paître les cochons. 16 Il aurait bien désiré se rassasier des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait. 17 Rentré en lui-même, il se dit : « Combien d'employés, chez mon père, ont du pain de reste, alors que moi, ici, je meurs de faim ? 18 Je vais partir, j'irai chez mon père et je lui dirai : “Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi ; 19 je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme l'un de tes employés.” » 20 Il partit pour rentrer chez son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému ; il courut se jeter à son cou et l'embrassa.21 Le fils lui dit : « Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. » 22 Mais le père dit à ses esclaves : « Apportez vite la plus belle robe et mettez-la-lui ; mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. 23 Amenez le veau engraissé et abattez-le. Mangeons, faisons la fête, 24 car mon fils que voici était mort, et il a repris vie ; il était perdu, et il a été retrouvé ! » Et ils commencèrent à faire la fête.

25  Or le fils aîné était aux champs. Lorsqu'il revint et s'approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses. 26 Il appela un des serviteurs pour lui demander ce qui se passait. 27 Ce dernier lui dit : « Ton frère est de retour, et parce qu'il lui a été rendu en bonne santé, ton père a abattu le veau engraissé. » 28 Mais il se mit en colère ; il ne voulait pas entrer. Son père sortit le supplier. 29 Alors il répondit à son père : « Il y a tant d'années que je travaille pour toi comme un esclave, jamais je n'ai désobéi à tes commandements, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour que je fasse la fête avec mes amis ! 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a dévoré ton bien avec des prostituées, pour lui tu as abattu le veau engraissé ! » 31 Le père lui dit : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi ; 32 mais il fallait bien faire la fête et se réjouir, car ton frère que voici était mort, et il a repris vie ; il était perdu, et il a été retrouvé !"

Il n’est pas étonnant que deux frères élevés sous le même toit se chamaillent et rivalisent entre eux. Rien d’étonnant non plus si le plus grand qui est généralement le plus fort essaye d’épater le plus jeune par ses prouesses qui lui donnent l’impression de lui être supérieur. Rien d’étonnant si le plus jeune ne s’en tient pas là et s’il veut en remontrer à l’autre. Rien d’étonnant donc si en fin de compte ils finissent par en découdre en se livrant à une bagarre en règle. La marque des bleus ou l’empreinte des bosses témoignent de la réalité des coups mais quand ils rentrent au logis, ils gardent l’impression de s’être bien amusés. Ils s’entendent comme des frères et ils s’entendent comme chien et chat. C’est de l’ordre de la logique. Leurs pugilats quotidiens qui mettent leur mère en émois forgent leur caractère et font naître une profonde tendresse entre eux et rien ne saurait les séparer parce qu’ils sont frères. C’est ainsi que l’on conçoit une relation normale entre deux frères.

Il y a beaucoup de récits dans la Bible où des frères sont concernés. Mais l’image que l’Écriture a retenue de leurs rapports entre frères est bien différente de celle que nous avons évoquée. Bien entendu, ils se bagarrent, et c’est conforme au comportement de garçons que l’on élève ensemble. Mais cette vie en commun et les coups échangés ne créent pas ce ciment durable qui devrait sceller leur amour fraternel. C’est même tout à fait le contraire. 

C’est sur le récit d’une querelle tragique entre deux frères que s’ouvre la Bible dans ses premiers chapitres et c'est l’ainé qui tue le plus jeune. Au hasard des récits, nous avons aussi  l'histoire du très long conflit entre deux autres frères. Isaac, le fils de la promesse et Ismaël le fils de la servante. Tous deux fils d’Abraham scelleront par leur animosité une rivalité que les deux peuples à qui ils donneront naissance entretiendront jusqu’à nos jours.
Nous  trouverons également des frères jumeaux, Jacob et Esaü, qui rivaliseront entre eux dès le sein maternel. Très différents l’un de l’autre ils s’opposeront en une rivalité féroce. La faveur de Dieu pour l’un au détriment de l’autre nous étonne encore aujourd’hui. 

Toujours dans l’ancestrage des patriarches, nous croiserons les pas de Joseph, un jeune vantard qui profitera de sa beauté et de la faveur paternelle pour narguer ses frères. Mal lui en prit, ses frères se coalisèrent pour le tuer, mais ils préférèrent le vendre comme esclave. La série des frères ennemis n’est pas terminée. Les fils de David se battront à mort pour s’assurer de sa succession, et ce sera le moins légitime, Salomon, qui montera sur le trône avec la faveur de Dieu au prix de la vie de son frère aîné. La question qui se pose alors à nous est de savoir pourquoi Dieu prend parti dans leurs conflits en faveur de celui qui n’est pas toujours le plus sympathique ?

Dans chacun de ces affrontements, Dieu se compromet laissant le lecteur que nous sommes dans une perplexité extrême. Il prend parti pour l’un contre l’autre et se montre parfois terriblement injuste dans ses choix. Le fidèle chrétien, qui a appris par la bouche de Jésus que Dieu était juste et bon n’y trouve pas son compte. Certes les choses sont à la fois plus simples et plus compliquées qu’il n’y paraît, et la première victime dans tout cela c’est Dieu lui-même. Il a confié aux hommes la responsabilité de transmettre sa parole, et la parole ainsi transmise se trouve parfois altérée par le péché de celui qui la transmet.

Les  textes de la Bible nous parviennent d’abord comme une parole d’homme avant de devenir par l’action du saint Esprit parole de Dieu. Pour que nous puissions la recevoir comme parole de Dieu, il faut, que l’Esprit saint mette en nous la faculté de faire le tri entre ce qui vient des hommes et ce qui vient de Dieu. Les écrivains bibliques qui nous ont rapportés ces récits étaient eux mêmes impliqués, d'une manière ou d'une autre, dans les événements dont ils établissaient le texte. C’est donc le point de vue du camp de celui qui rapporte le récit que nous avons, et à travers son récit nous devons saisir ce qui nous vient de Dieu, mais tout ne vient pas de lui.

C' est la même raison qui pousse les hommes d’aujourd’hui à remercier Dieu des victoires que nos armées ont pu remporter. D’un côté on chante des Te Deum, de l’autre on se contente de pleurer les morts ! Où est vraiment l’action de Dieu dans tout cela ? Il appartient donc au lecteur fidèle de la Bible de trouver l’éclairage nécessaire qui lui permettra de lire l’Écriture sans risquer de se fourvoyer dans des spéculations hasardeuses. Il devra donc user de la lumière qu’apporte Jésus Christ pour remonter le cours de l’histoire et retrouver au travers des conflits qui lui sont racontés le vrai visage de Dieu que seul l’amour du Christ peut nous révéler. Il sera alors surpris de découvrir derrière les injustices, les violences et les impartialités prêtées à Dieu une immense tendresse, que la rudesse des textes n’a jamais réussi à voiler complètement. En procédant ainsi, nous découvrirons que c’est Jésus en tant que fils qui révèle le vrai visage de Père que Dieu nous offre au travers de toute l’Écriture.

C’est avec tous ces questionnements que nous pouvons maintenant aborder ce texte très connu du fils prodigue. Nous nous interrogerons sur l’attitude de Dieu dans ce conflit entre deux frères où il semble favoriser le plus coupable au détriment du plus sage. A priori, les deux frères ne sont pas en conflit, ils s’ignorent plus qu’ils ne rivalisent vraiment. Le plus jeune est trop mal dans sa peau pour rester vivre à la maison, il a besoin d’aventure, de liberté et surtout il rejette toute forme de contrainte ! « A moi la vie » se dit-il en claquant la porte de la maison et en empochant les sous de Papa. L’aîné quant à lui manque d’audace, il souffre de mener une vie terne et privilégiée qu’il doit lui aussi, aux sous de ce même Papa. Il cherche le bonheur sans le trouver et subit son existence comme une servitude. Inutile de se poser la question pour savoir s’il y a une once d’amour entre ces deux hommes. Ils s’ignorent si bien qu’à la fin du récit le frère aîné verrait bien son frère cadet disparaître de son existence.

Aujourd’hui, les parents de tels enfants, après s’être culpabilisés d’avoir produit de tels énergumènes, se renverraient l’un sur l’autre la responsabilité de leur carence éducative. La seule chose sur laquelle ils tomberaient d’accord c’est d’avoir recours à un psychologue efficace. Mais dans tout cela je me livre à des élucubrations qui n’ont pas cours dans le fil de l’histoire. Si nous raisonnions ainsi, nous aurions tout faux. En fait, on ne nous dit rien sur les parents, nous sommes seulement invités à entrer dans cette histoire au moment de la crise.

.Ayant claqué la porte, le plus jeune se met à faire la vie. Il va en boîte, zone dans les coins les moins recommandés de la ville et il descend en quatrième vitesse tous les échelons de la vie sociale. Avant de devenir complètement sdf, il se souvient qu’il a une famille, qui ne le rejettera pas complètement s’il revient. Il a vu juste.

L’aîné, enfermé dans ce qu’il croit être son bon droit voit arriver ce parasite d’un mauvais œil. Comment l’autre ose-t-il venir s’établir sur ses terres ! Il rumine contre ce qu’il ressent comme une injustice de la part de son père et préfère rester bouder dans son coin. C’est alors qu’apparaît Dieu qui se cachait derrière le couple parental. Je dis bien le couple parental, car si la mère est absente de la scène, ne serait-ce pas parce que Dieu qui s’est drapé dans les vêtements du père, se manifeste plutôt dans une attitude qui appartient à la tendresse de la mère ?

Les  parents n’ont pas été évoqués jusqu’à présent et Dieu non plus n’est pas intervenu. Ce n’est pas lui qui a forgé le caractère des enfants. Le bon Dieu n’a joué aucun rôle dans l’évolution qui est la leur, pas plus que leurs parents. Que les parents qui se culpabilisent au sujet des échecs de leurs enfants se rassurent donc ! Ce n’est ni Dieu ni leurs carences éducatives, à moins qu’elles soient évidentes, qu’il faut incriminer. Les gosses ont évolué sans que l’on sache vraiment comment, si bien qu’élevés dans les mêmes conditions, ils sont devenus radicalement différents l’un de l’autre.

C’est au moment de la crise que le rôle de Dieu devient apparent et c’est le côté maternel de son personnage qui prend le dessus. Il va vers chacun d’eux individuellement. Il sort en courant de la propriété pour aller au-devant du plus jeune. Il quitte la fête qui bat son plein pour sortir à la rencontre du plus âgé qui boude en pleurant sans vouloir franchir la porte. Dieu mère-père va à la rencontre de chacun d’eux. A aucun des deux
il ne fait de sermon. Il ouvre son cœur pour leur offrir à l’un comme à l’autre une vie meilleure. « Tu n’as pas d’autres solution, semble-t-il dire à l’aîné que d’aller vers la nouvelle vie de ton frère, car ce n’est qu’à ce prix-là que toi tu peux vivre heureux. Il n’y a pas d’autre solution, même si tout cela te paraît injuste, même si tu crois que ton Père est partial, même si tu penses qu’en aimant comme il le fait ton Dieu t’apparaît comme injuste. »

C’est la vie qui doit prendre le dessus. L’histoire s’arrête là, pas de conclusion, pas de morale. Le cadet a-t-il compris que seul l’amour de Dieu lui permet de tout recommencer ? L’aîné a-t-il compris que la porte qui le mène vers le bonheur espéré lui est ouverte? C’est ainsi que Dieu privilégie la vie, même si c’est perçu comme une injustice. Il promet la vie à Caïn meurtrier de son frère, il permettra à Jacob et à son frère de se retrouver, Joseph et ses frères pourront à nouveau vivre ensemble. La vie, toujours la vie prend le dessus dans ce que Dieu propose. Quant à Salomon, il jouira jusqu’à la fin d’une sagesse imméritée, mais ce sont les hommes qui ont écrit l’histoire ainsi, pas Dieu !

Illustrations: P. Picasso : les deux frères 1905-1906